A. C. de Laberge

Né en 1805 — Mort en 1842 §

M. de Laberge, qui n’a fait dans sa vie que six à sept tableaux, peut être considéré comme l’expression absolue d’un système jugé diversement, mais qui n’en touche pas moins aux points les plus ardus et les plus transcendants de la peinture.

Il y a quelques mois, je reçus une lettre de M. de Laberge, dont j’avais parlé dans une revue du salon, à propos d’un petit paysage à effet de soleil couchant exposé à deux pas des Joueurs d’échecs de Meissonnier — Quelques-unes de mes observations l’avaient frappé, et il marquait le désir d’avoir un entretien avec moi dans son atelier, en face de plusieurs tableaux à divers degrés d’avancement, afin de m’expliquer sa théorie. Il ne désespérait pas, disait-il, de me ramener à son opinion.

A quelques jours de là, je me rendis à l’invitation de M. de Laberge, et j’allai à son atelier, avenue Sainte-Marie, près de la barrière du Roule, où il logeait dans une petite maison tenue avec cette propreté et ce soin qui caractérisent ses tableaux; au fond de la cour, un petit arbre, un abricotier, je crois, étirait au soleil ses branches malingres; dans un coin l’on voyait deux ou trois troncs d’arbres coupés qui lui servaient de modèle en ce moment-là pour le tableau qu’il était en train de faire, et je reconnus au premier coup d’œil, tant le portrait était fidèle, la roue, le seau et la corde à puits qui avaient posé pour les premiers plans du paysage dont j’avais rendu compte. Ce fut M. de Laberge père qui me reçut, car son fils était fort malade déjà et ne pouvait descendre. J’examinai avec le plus vif intérêt le tableau de la Laitière et celui des Pêcheurs, qui me parurent parfaitement achevés, quoique l’artiste ne les regardât que comme des ébauches. Un grand nombre d’esquisses et de dessins du plus grand mérite étaient accrochés à la muraille dans un ordre parfait. Lorsque j’eus tout regardé, l’on me conduisit à la chambre du malade; j’aperçus couché dans un grand fauteuil un jeune homme d’une physionomie régulière et fine, avec des yeux étincelants, les joues empourprées de ce ton maladif qui donne aux poitrinaires je ne sais quelle perfide apparence de santé. Il tenait un crayon à la main et avait sur un guéridon quelques feuilles de papier placées à sa portée. Il me salua d’un signe de tête, et, prenant un des carrés de papier, il traça quelques lignes où il me remerciait d’être venu le voir et disait que, les médecins lui ayant défendu de parler, il me répondrait en écrivant : notre discussion s’engagea de cette manière, et dans cette singulière conversation il déploya une grande finesse d’esprit et une connaissance approfondie de son art, qu’il avait étudié, sous le rapport de la théorie, beaucoup plus attentivement que la plupart des peintres même les plus exercés. Le dernier papier qu’il me tendit contenait cette phrase : — Je voudrais bien être fort et robuste comme vous  Et il regardait d’un air où perçait le pressentiment de sa fin prochaine, une ébauche de paysage placée sur un chevalet. Je pris congé et je ne le revis plus.

Auguste-Charles de Laberge, né le 17 mai 1805, entra en 1825 chez M. Victor Bertin le paysagiste, qui était fort en vogue en ce temps-là. En 1828, il alla chez M. Picot, peintre d’histoire, l’auteur de l’Amour et Psyché. Ces deux maîtres, hommes de talent et surtout habiles professeurs, ne devaient pas avoir une grande action sur leur élève, déjà préoccupé d’un autre système et poussé par un sentiment invincible à la reproduction exacte de la nature.

Il quitta les ateliers et fit en 1828 et 1829 de nombreuses études dans la basse Normandie. Ces deux années lui suffirent pour se débarrasser des traditions de l’école et conquérir tout d’un coup son originalité. Son premier tableau, qu’aucun artiste, n’a oublié, parut à l’exposition de 1831 ; le sujet en était le plus simple du monde et d’une rare hardiesse pour ce temps où le paysage, renfermé dans des abstractions, se bornait à reproduire les vallons de Tempé et les bords du Sperchius ornés d’arbres historiques et de figures fabuleuses.

Une diligence arrêtée à l’entrée d’un petit village près de Caen, ôtait entourée par les indigènes curieux de savoir des nouvelles de la révolution de juillet, qui venait d’avoir lieu  Voilà tout.

Quoique je n’aie pas vu ce tableau depuis douze ans, les moindres détails en sont encore présents à mes yeux, tant ils étaient fortement empreints de l’accent de la réalité  Je vois la teinte laiteuse du ciel blanchi par les premières clartés de l’aurore, la caisse jaune de la diligence se détachant sur l’entrée sombre de la rue, les petits lointains violets si patiemment poursuivis jusque dans leurs plus insensibles dégradations, la maigre haie étudiée brin à briu, le merveilleux cochon rose du premier plan qui barbotait dans une flaque d’eau avec une si philosophique insouciance des révolutions. Ce tableau valut à l’auteur une médaille d’or et fut acheté par le roi. Il est placé à Compiègne.

M. de Laberge, résolu à ne plus rien peindre que la nature sous les yeux, recommença ses excursions et ses études. Celte fois il se dirigea vers Avranches et le Mont-Saint-Michel. L’année suivante il mit au salon le Médecin à la campagne.

Jamais les Hollandais n’ont approché de cette minutieuse perfection. Van der Heyden, Winantz, Mieris et Metzu sont des Vanloo, des Boucher, le comble du lâché, à côté de cela.

Il y avait dans ce tableau un grand toit de tuiles qui était bien la chose du monde la plus miraculeuse ; chaque tuile était étudiée individuellement et faisait portrait, vous n’en auriez pas trouvé deux pareilles; celle-ci était rouge, celle-là rose, et l’autre, plus ancienne ou plus cuite, prenait des tons de bistre : quelques-unes étaient tachées par la pluie, quelques autres présentaient ces plaques de lèpre moussue que le temps et l’humidité donnent aux vieux toits. Et la muraille! quel chef-d’œuvre de patience et d’observation ! La moindre lézarde, la moindre gerçure était rendue avec une conscience incroyable. Les pierres avaient été comptées, mesurées, recommencées vingt fois. Les pores, le grain, les cassures, tout était reproduit. Et si de la fabrique vous passiez à la végétation, c’était encore bien autre chose : un cep de vigne entourait la porte de la maison au fond de laquelle, dans un chaud clair-obscur, on entrevoyait le malade que le médecin venait de visiter  Chaque feuille était un prodige; on y démêlait les moindres dentelures, les nervures les plus délicates, les brindilles, le sarment exfolié et fendillé; toutes les moires et les gaufrures que l’approche de l’automne dessine sur les pampres, rien n’y manquait. Le feuillage de l’arbre n’était pas moins surprenant pour sa perfection microscopique ; chaque feuille avait son clair, sa demi-teinte, son ombre portée ; tous détails de végétation qui ne sont plus de la peinture, mais bien de la botanique  Et le cheval du docteur ! quelle admirable rosse! on dirait que M. de Laberge avait deviné la Colette du docteur Herbeau! quelle échine efflanquée, quelle mine débonnaire et pharmaceutique, quels sabots usés, quelles jambes velues, hérissées, quelle crinière en désarroi ! ou ne saurait pousser l’imitation plus loin ; et, cependant, ce tableau si fini, si minutieusement étudié, si l’on se recule un peu, prend un aspect large et simple, une vigueur surprenante de coloris  Armez-vous d’une loupe, vous découvrirez le duvet velouté des bardarles, les piquants des tiges de chardon, les nœuds du fétu de paille, les gouttes de rosée à la pointe des herbes, un monde de détails que vous n’aviez pas aperçu d’abord; les plus imperceptibles accidents du terrain, un grain de sable, une petite pierre, la moindre ornière, sont rendus avec une fidélité plus grande que celle du daguerréotype, puisque la couleur s’y trouve jointe au modèle et à la perspective.

L’ambition de M. de Laberge, et certes jamais plus noble désir n’a enflammé l’âme d’un artiste, était de faire des tableaux qui, à quelques pas, semblassent traités par larges masses, comme les objets réels paraissent à une certaine distance, et qui, vus de près, offrissent à l’investigateur tout ce qu’un examen attentif fait découvrir dans la nature. En un mot, au lieu de choisir un point de vue pour ses tableaux, il voulait que le spectateur, en s’avançant ou en se reculant, eût les aspects variés que donne un véritable paysage : —d’abord l’arbre, ensuite les feuilles, puis chaque feuille et même une seule feuille, si votre fantaisie voulait borner là son examen  C’est à poursuivre la réalisation de ce rêve qu’on n’ose plus dire impossible quand on a vu le Médecin de campagne, que M. de Laberge a consumé sa vie.

L’imagination est effrayée du travail qu’exige un pareil système. Là rien n’est fait de pratique; les souvenirs les plus certains n’inspirent pas assez de confiance à l’artiste méticuleux auquel l’étude de la nature ne suffit plus et qui veut en faire le portrait comme Ignace Denner et Holbein entendaient le portrait humain, avec les rides, les plis, les pores de la peau, les verrues et même les marques de petite vérole. M. de Laberge poussait la littéralité de sa traduction jusqu’au mot à mot le plus rigoureux, disant qu’il faisait ce qu’il voyait, que tant qu’il verrait il continuerait à rendre.

Le Médecin de campagne a été acheté par Son Altesse royale le duc d’Orléans; ce n’est pas la moindre richesse de la charmante galerie de tableaux modernes qui décorent les appartements du prince, et la toile de de Laberge tient parfaitement sa place au milieu des Cabat, des Decamps, des Rousseau, des Jadin et des Marilhat, etc.

On nous a parlé aussi d’un Intérieur au Mont-Saint-Michel, mais nous ne l’avons point vu. Des voyages dans le Midi, dans le Bugey, en Italie, des études peintes, des dessins à la plume, des travaux sur l’histoire de la peinture et les maîtres italiens, un séjour à Pise et un autre au retour dans le Bugey, occupent la vie de l’artiste de 1832 jusqu’à 1836, où il exposa le tableau de la Vieille au mouton. « La Vieille au mouton » est peut-être le tableau le plus frappant de M. de Laberge ; son système y est poussé à la dernière limite  Sur la pente d’un tertre duveté, d’un de ces gazons exécutés brin à brin comme M. de Laberge seul a su en faire, une vieille est auprès d’un mouton, non pas d’un de ces moutons d’idylle, blancs, savonnés, avec des rubans roses au cou, non pas même un mouton de Brascassat, mais un mouton crotté, avec sa laine éraillée aux buissons, jaunie par le suint et* le fumier de l’étable, un mouton vrai  Ce qu’il a fallu de soins, de temps, de patience, de volonté, pour arriver à rendre ce petit coin de terre et ces quelques brins d’herbe, est vraiment prodigieux ; —il y a tel chardon, telle plante du premier plan qui a exigé plus de vingt cartons et des mois entiers d’étude.

A peu près vers ce temps la santé de M. de Laberge commença à s’altérer, et,; à travers des alternatives de mal et de pire, il continua à étudier l’histoire de la peinture, la propriété et la préparation des couleurs, et termina ses tableaux ébauchés, la Forêt près de Virieu entre autres, qui, par une disposition testamentaire de l’artiste, doit revenir au Musée après le décès de M. et de madame de Laberge, et de son frère  Il fit aussi le portrait de sa mère, qu’on peut mettre hardiment à côté de ce qu’Albert Dürer, Quintin Metzys et Holbein ont fait de plus achevé et de plus précieux.

Nous avons rendu compte, autrefois, du paysage l’Effet de soleil couchant, qui a toutes les qualités et tous les défauts de l’auteur, et de plus une intensité de lumière remarquable  La Laitière et le Pot au lait, qu’il a terminé, le Pêcheur et les Poissons, le Chien et son Maître, un Intérieur de château, qui seraient pour tout autre des tableaux d’un fini parfait, avec un certain nombre de dessins à la plume ; voilà tout l’œuvre de M. de Laberge, œuvre marqué au sceau d’une originalité extrême, et qui, tout peu nombreux qu’il est, suffira à placer son nom au rang des maîtres hollandais les plus délicats, les plus fins et les plus vrais.

Dans un temps comme le nôtre, où chacun court en toute hâte au succès rapide, à la vogue du quart d’heure, où l’artiste se met lui-même en coupe réglée et fait fructifier son cerveau comme un champ, on ne saurait trop louer les hommes de courage et de conscience qui étudient avant de produire, et n’abandonnent rien à cette facilité banale si vite acquise, et dont se contentent beaucoup de gens. M. de Laberge doit être, sous ce rapport, cité comme un exemple. Sa vie; hélas! si courte, a tout entière été consacrée à la poursuite de son rêve et à l’étude de son art. Il s’était imposé pour loi l’absence de toute convention, la fidélité la plus scrupuleuse; il s’est toujours tenu parole, et a mis une sorte de point d’honneur à ne pas donner un coup de pinceau qui ne fût vrai.

Il a poussé la conscience jusqu’à faire scier et porter dans son atelier les branches des arbres qu’il voulait rendre, lorsque sa santé ne lui permettait pas d’aller visiter la nature chez elle. Triste présage ! comme la forêt de Dunsinane venait au-devant de Macbeth, la forêt venait au-devant de lui avec ses vertes ramures et ses branches moussues.

Dans cette lutte acharnée avec les infiniment petits de la nature, les forces de M. de Laberge s’épuisèrent bien vite : de plus robustes y auraient succombé. Mais il a laissé son empreinte, il a conquis son originalité, il est lui ; et nul n’ira plus loin dans la ligne qu’il s’était tracée.