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SUPERLATIF §

SUPERLATIF, ve. adjectif, qui assez souvent est pris substantivement, terme de Grammaire. Ce mot a pour racines la préposition super (au-dessus de). & le supin latum (porter) ; de sorte que superlatif signifie littéralement, qui sert à porter au-dessus de. Cette étymologie du mot indique bien nettement ce que pensoient de la chose les premiers nomenclateurs ; le superlatif étoit, selon eux, un degré réel de comparaison, & ce degré marquoit la plus grande supériorité : avoient-ils raison ?

Le superlatif latin, comme sanctissimus, maximus, facillimus, pulcherrimus, peut bien être employé dans une phrase comparative, mais il n’exprime pas plus la comparaison que la forme positive ne l’exprime elle-même. Sanctius en a donné jusqu’à quatorze preuves dans sa Minerve II. xj. sans rechercher à quoi l’on peut s’en tenir sur la juste valeur de toutes ces preuves, je me contenterai d’en indiquer deux ici.

La premiere, c’est que l’on trouve des exemples où l’adjectif est au positif, quoique la phrase énonce une comparaison, comme quand Tite-Live dit (lib. XXXVI.), inter coeteras pugna fuit insignis, & Virgile (AEn. IV.), sequimur te, sancte deorum, quisquis es, de la même maniere que Pline (lib. XIII.) dit, inter omnes potentissimus odor, & (lib. IX.) velocissimus omnium animalium. . . est delphinus, en employant le superlatif au lieu du positif. En effet, puisqu’il faut convenir que la comparaison doit être marquée par quelque préposition, dans les phrases où l’adjectif est au positif, & nullement par l’adjectif même, pourquoi ne donneroit-on pas la même fonction aux mêmes prépositions, dans des phrases toutes semblables où l’adjectif est au superlatif ? La préposition inter marque également la comparaison, quand on dit, inter coeteras pugna insignis, & inter omnes potentissimus odor : pareillement sancte deorum veut dire sans doute sancte (in numero ou suprà coeteram turbam) deorum ; & velocissimus omnium animalium signifie de même velocissimus (in numero ou suprà coeteram turbam) omnium animalium.

Perizonius croit (Minerv. Il. xj. not. 2.), que cet argument ne prouve rien du tout, par la raison que les positifs se construisent aussi de la même maniere que les comparatifs avec la préposition proe, qui exprime directement la comparaison ; c’est ainsi, dit il, que nous lisons dans Cicéron, tu beatus proe nobis ; or de cette ressemblance de construction, Sanctius ne conclura pas que l’adjectif comparatif n’exprime pas une comparaison, & par conséquent il n’est pas mieux fondé à le conclure à l’égard du superlatif.

Je ne sais ce que Sanctius auroit répondu à cette objection ; mais pour moi, je prétends que l’on peut également dire du comparatif & du superlatif, qu’ils n’expriment par eux-mêmes aucune comparaison, & cela pour les raisons pareilles qui viennent d’être alléguées. S’il est aussi impossible avec l’un qu’avec l’autre d’analyser une phrase comparative, sans y introduire une préposition qui énonce la comparaison ; il est également nécessaire d’en conclure que ni l’un ni l’autre n’exprime cette comparaison. Or on trouve plusieurs phrases effectivement comparatives, où la comparaison est explicitement énoncée par une préposition, sous quelque forme que paroisse l’adjectif : 1°. sous la forme positive : ô felix una ante alias priameia virgo ! (Virg.) Proe se formosis invidiosa dea est. (Propert.) Parvam albam proe eâ quoe conderetur fore (Liv.) 2°. sous la forme comparative : Pigmalion scelere ante alios immanior omnes (Virg.) ; Proeter coeteras altiorem… crucem statui jussit (Suet.) ; Proe coeteris feris mitior cerva (Apul.) : 3°. sous la forme superlative : Ante alios pulcherrimus omnes Turnus (Virg.) ; Famosissima super coeteras coena (Suet.) ; Inter omnes maximus (Ovid) ; Ex omnibus doctissimus (Val. Maximus.). Il est donc en effet raisonnable de conclure que ni le positif, ni le comparatif, ni le superlatif n’expriment par eux-mêmes la comparaison, & que, comme le dit Sanctius, (II. xj.) vis comparationis non est in nomine, sed in proepositione.

Mais Perizonius se déclare contre cette conclusion de la maniere la plus forte : ferre vix possum quod auctor censet, vim comparationis esse in proepositionibus, non in nominibus. (not. 12 in Minerv. IV. vj.) A quoi serviroit donc, ajoute-t-il, la formation du comparatif, & que signifieroit doctior, s’il ne marque pas directement & par lui-même la comparaison ? Voici ce que je réponds. Dans toute comparaison il faut distinguer l’acte de l’esprit qui compare, & le rapport que cette comparaison lui fait appercevoir entre les êtres comparés : il y a en effet la même différence entre la comparaison & le rapport, qu’entre le télescope & les taches qu’il me montre sur le disque du soleil ou de la lune ; la comparaison que je fais de deux êtres est à moi, c’est un acte propre de mon esprit ; le rapport que je découvre entre ces êtres par la comparaison que j’en fais, est dans ces êtres mêmes ; il y étoit avant ma comparaison & indépendamment de cette comparaison, qui sert à l’y découvrir & non à l’y établir ; comme le télescope montre les taches de la lune, sans les y mettre ; cela posé, je dis que la préposition proe, qui semble plus particulierement attachée à l’adjectif comparatif, exprime en effet l’acte de l’esprit qui compare, en un mot, la comparaison ; au lieu que l’adjectif que l’on nomme comparatif, exprime le rapport de supériorité de l’un des termes comparés sur l’autre, & non la comparaison même, qui en est fort différente.

J’avoue néanmoins que tout rapport énoncé, & conséquemment connu, suppose nécessairement une comparaison déjà faite des deux termes. C’est pour cela 1°. que l’on a pu appeller comparatifs les adjectifs doctior, pulchrior, major, pejor, minor, &c. parce que s’ils n’expriment pas par eux-mêmes la comparaison, ils la supposent nécessairement. C’est pour cela 2°. que l’usage de la langue latine a pu autoriser l’ellipse de la préposition vraiment comparative proe, suffisamment indiquée par le rapport énoncé dans l’adjectif comparatif. Mais ce que l’énergie supprime dans la phrase usuelle, la raison exige qu’on le rétablisse dans la construction analytique qui doit tout exprimer. Ainsi ocior ventis (Hor.) signifie analytiquement ocior proe ventis (plus vite en comparaison des vents) ce que nous rendons par cette phrase, plus vite que les vents. De même si vicinus tuus meliorem equum habet quàm tuus est (Cic.), doit s’analyser ainsi, si vicinus tuus habet equum meliorem proe eâ latione secundùm quam rationem tuus equus est bonus. Ego callidiorem hominem quàm Parmenonem vidi neminem (Ter.), c’est-à-dire, ego vidi neminem hominem callidiorem proe eâ ratione secundùm quàm rationem vidi Parmenonem callidum. Similior sum patri quàm matri (Minerv. II. x.), c’est-à-dire, sum similior patri proe eâ ratione secundùm quam rationem sum similis matri. Major sum quàm cui possit fortuna nocere (Ovid.), {p. 15:663} c’est-à-dire, major sum proe eâ ratione secundùm quam rationem ille homo, cui homini res est itoe ut fortuna possit nocere, est magnus. Major, quam pro re, loetitia (Liv.), c’est-à-dire, loetitia major, proe eâ ratione secundùm quam rationem loetitia debuit esse magna pro re. Cette nécessité de suppléer est toujours la même, jusques dans les phrases où le comparatif semble être employé d’une maniere absolue, comme dans ce vers de Virgile (AEn. I.) : tristior, & lachrimis oculos suffusa nitentes, c’est-à-dire, tristior proe habitu solito.

Ceux qui ne se sont jamais mis en peine d’approfondir les raisons grammaticales du langage, les Grammairiens purement imitatores, ne manqueront pas de s’élever contre ces supplémens, qui leur paroitront des locutions insoutenables & non autorisées par l’usage. Quoique j’aie déjà répondu ailleurs aux scrupules de cette fausse & pitoyable délicatesse, je transcrirai ici une réponse de Périzonius, qui concerne directement l’espece de supplément dont il s’agit ici. (Minerv. III. xiv. not. 7.) horridiora ea sunt soepe, fateor, sed & idcircò, seu elegantioe majoris gratiâ, omissa sunt. Nam si uteremur integris semper & plenis locutionibus, quàm maximè incomta & prorsus absona foret latina oratio. Et un peu plus bas : vides quam alienâ ab aurium voluptate & orationis concinnitate sint hoec supplementa ; sed & idcircò etiam proecisa sunt, ut dixi, retentâ tantùm illâ voculâ, in quâ vis transitionis in comparando consistit, sed quoe vis non nisi per illa supplementa explicari, planè & ut oportet, potest.

Je reviens au comparatif, puisque j’ai cette occasion d’en approfondir la nature, & que cela n’a point été fait en son lieu par M. Dumarsais. Si l’adjectif ou l’adverbe comparatif, par la raison qu’il énonce un rapport, suppose nécessairement une comparaison des deux termes ; on peut dire réciproquement que la préposition proe, qui est comparative en soi, suppose pareillement que l’adjectif ou l’adverbe énonce un rapport découvert par la comparaison ; ce rapport est en latin celui de supériorité, comme le seul auquel l’usage ait destiné une terminaison propre, & le seul peut-être auquel il ait été fait attention dans toutes les langues. De-là viennent 1°. ces locutions fréquentes, où la comparaison est très-sensible, quoique l’adjectif ou l’adverbe soit au positif, comme nous avons vu plus haut : proe nobis beatus, proe se formosis, parvam proe eâ quoe conderetur. De-là vient 2°. que les Hébreux ne connoissent que la forme positive des adjectifs & des adverbes, & qu’ils n’expriment leurs comparaisons que comme on le voit dans ces exemples latins, ou par la préposition men ou me qui en est l’abrégé, & qui a la signification extractive de ex ou celle de proe, ou bien par la préposition al qui veut dire super ; c’est ainsi qu’il faut entendre le sens de ce passage (ps. cxvij. 8. 9.) ; bonum est confidere in domino quàm confidere in homine ; bonum est sperare in domino quàm sperare in principibus ; le quàm latin étant ramené à sa valeur analytique, proe eâ ratione secundùm quam rationem bonum est, rend la valeur de la préposition hébraïque, & prouve qu’avec bonum il faut sousentendre magis que les Hébreux n’expriment point ; c’est encore par un hébraïsme semblable qu’il est dit (ps. cxij. 4.) excelsus super omnes gentes dominus, pour excelsior proe omnibus gentibus. De-là vient 3°. que l’on trouve le superlatif même employé dans des phrases comparatives, dont la comparaison est énoncée par une préposition, ou désignée par le régime nécessaire de la préposition, si elle est sousentendue ; ante alios pulcherrimus, famosissima super coeteras, inter omnes maximus, ex omnibus doctissimus, la préposition est exprimée ; quod minimum quidem est omnibus seminibus (Matth. xiij. 32.), la préposition proe est indiquée ici par l’ablatif qui en est le régime nécessaire.

Résumons ce premier argument. On trouve des phrases comparatives où l’adjectif est au positif ; la comparaison n’y est donc pas exprimée par l’adjectif, c’est uniquement par la préposition : on trouve d’autres phrases où la même préposition comparative est exprimée, ou clairement désignée par son régime nécessaire, quoique l’adjectif soit au comparatif ou au superlatif ; donc dans ces cas là même, l’adjectif n’a aucune signification comparative : j’ai déterminé plus haut en quoi consiste précisément la signification du degré comparatif ; pour celle du superlatif, nous l’examinerons en particulier, quand j’aurai ajouté à ce que je viens de dire, la seconde preuve que j’ai promise d’après Sanctuis, & qui tombe directement sur ce degré.

C’est que l’on rencontre quantité de phrases où ce degré est employé de maniere qu’il n’est pas possible d’y attacher la moindre idée de comparaison, ce qui seroit apparemment impossible, s’il étoit naturellement destiné au sens comparatif. Quand Ciceron par exemple écrit à sa femme Térence : ego sum miserior quam tu quoe es miserrima ; la proposition est sans contredit comparative, & l’adjectif miserior, qui qualifie par un rapport de supériorité, suppose nécessairement cette comparaison, mais sans l’exprimer ; rien ne l’exprime dans cette phrase, elle n’y est qu’indiquée, & pour la rendre sensible il faut en venir à l’analyse, ego sum miserior (proe eâ ratione secundùm) quam (rationem) tu, quoe es miserrima, (es misera) : or il est évident que miserrima n’est pas plus comparatif, ou si l’on veut, pas plus relatif dans quoe es miserrima, que misera ne l’est lui même dans tu es misera : au lieu du tour complexe que Ciceron a donné à cette proposition, il auroit pu la décomposer de cette maniere, où il ne reste pas la moindre trace d’un sens relatif : equidem tu es miserrima ; sed ego sum miserior quam tu ; vous êtes malheureuse, j’en conviens, & très-malheureuse ; cependant je le suis encore plus que vous.

Cette explication là même nous met sur les voies du véritable sens de la forme qu’on a nommée superlative ; c’est une simple extension du sens primitif & fondamental enoncé par la forme positive, mais sans aucune comparaison prochaine ou éloignée, directe ou indirecte ; c’est une expression plus énergique de la même idée ; ou si quelque chose est ajouté à l’idée primitive, c’est une addition réellement indéterminée, parce qu’elle se fait sans comparaison : je dirois donc volontiers que l’adjectif, ou l’adverbe, est pris alors dans un sens ampliatif, plutôt que dans un sens superlatif, parce que cette derniere dénomination, supposant, comme on l’a vu plus haut, une comparaison de termes qui n’a point lieu ici, ne peut qu’occasionner bien des erreurs, & des discussions souvent aussi nuisibles aux progrès de la raison, que l’erreur même.

Que ce soit en effet ce sens ampliatif qui caractérise la forme particuliere dont il est ici question, c’est une vérité attestée par bien des preuves de fait.

1°. La langue hébraïque & ses dialectes n’ont point admis cette forme ; mais elle y est remplacée par un idiotisme qui présente uniquement à l’esprit cette addition ampliative & absolue ; c’est la répétition de l’adjectif même ou de l’adverbe. Cette sorte d’hébraïsme se rencontre fréquemment dans la version vulgate de l’Ecriture, & il est utile d’en être prévenu pour en saisir le sens, malum est, malum est, dicit omnis emptor, (Prov. xx. 17.) c’est-à-dire, pessimum est. Voyez Amen, & Idiotisme. La répétition même du verbe est encore un tour énergique, que l’analyse ne peut rendre que par ce qu’on nomme superlatif : par exemple, fiat ! signifie analytiquement cupio hoc ut res fiat ; mais fiat, fiat ! c’est cupio vehementissimè, &c.

2°. L’idée de cette répétition pour désigner le sens {p. 15:664} ampliatif, & celle sur-tout de la triple répétition, n’étoit pas inconnue aux Latins : le tergeminis tollere honoribus d’Horace, I. od. 1 ; son robur & oes triplex, I. od. 3 ; le terveneficus de Plaute, pour signifier un grand empoisonneur ; son trieur, voleur consommé ; son triparens, fort mesquin ; le mot de Virgile, I. oen. 98. o terque quaterque beati, répeté par Tibulle, o felicem illum terque quaterque diem, & rendu encore par Horace sous une autre forme, felices ter & amplius ; tout cela, & mille autres exemples, démontre assez que l’usage de cette langue attachoit un sens véritablement ampliatif, sur-tout à la triple répétition du mot.

3°. Vossius, de anal. II. 20. nous fournit de la même vérité, une preuve d’une autre espece, quoiqu’il en tire une conséquence assez différente ; voici ses propres termes : non parùm hanc sententiam juvat ; (il parle de son opinion particuliere, & je l’applique à la mienne avec plus de justesse, si je ne me trompe) ; quòd superlativi, in antiquis inscriptionibus, positivi geminatione exprimi soleant : ita BB in iis notat benè benè, hoc est optimè : item BB, bonis bonis, hoc est optimis ; & FF. PP. FF. fortissimi, piissimi, felicissimi : item LL. libentissimè ; MM. meritissimò, etiam malus malus, hoc est pessimus. Vossius cite Gruter pour garant de ce qu’il avance, & j’y renvoie avec lui.

4°. Cet usage de répéter le mot pour en amplifier le sens, n’étoit pas ignoré des Grecs, non qu’ils le répétassent en effet, mais ils en indiquoient la répétition : τρὶς μάκαρες Δαναοὶ καὶ τετράκις ; (Odyss. 5.) ter beati Danaï & quater, c’est-à-dire, beatissimi Danaï : on peut observer que le surnom de Mercure Trismégiste, τρισμέγιστος, a par emphase une double ampliation, puisqu’il signifie littéralement ter maximus.

5°. Les Italiens ont un superlatif assez semblable à celui des Latins, de qui ils paroissent l’avoir emprunté ; mais il n’a dans leur langue que le sens ampliatif que nous rendons par très : sapiente, sage ; sapientissimo pour le masculin, & sapientissimâ pour le féminin, très-sage. Jamais il n’a le sens comparatif que nous exprimons par plus précédé d’un article.

« Le plus, dit Vénéroni (part. I. ch. ij.) s’exprime par il più ; exemples : le plus beau, il più bello ; le plus grand, il più grande ; la plus belle, la più bella ; les plus beaux, i più belli ; les plus belles, le più belle ».

Et de même, le plus sage, il più sapiente ; la plus sage, la più sapiente ; les plus sages, i più sapienti, m. ou le più sapienti, f. Il me semble que cette distinction prouve assez clairement que le superlatif latin n’avoit, de même, que le sens ampliatif, & nullement le comparatif.

Il est vrai, car il faut tout avouer, que les Allemands ont un superlatif qui n’a au-contraire que le sens comparatif, & nullement le sens ampliatif : ils disent au positif, weiss, sage ; & au superlatif ils disent weissest, le plus sage ; s’ils veulent donner à l’adjectif le sens ampliatif, ils emploient l’adverbe sehr, qui répond à notre très ou fort, & ils disent sehr weiss, très-sage, fort sage.

Cette différence des Italiens & des Allemands ne prouve rien autre chose que la liberté de l’usage dans les différens idiomes ; mais l’une des deux manieres ne prouve pas moins que l’autre la différence réelle du sens ampliatif, & du sens superlatif proprement dit, & par conséquent l’absurdité qu’il y auroit à prétendre que le même mot pût servir à exprimer l’un & l’autre, comme nos rudimentaires le pensent & le disent du superlatif latin. D’ailleurs la plus grande liaison de l’italien avec le latin, est une raison de plus pour croire que la maniere italienne est plus conforme que l’allemande à celle des Latins.

6°. Notre propre usage ne nous démontre-t-il pas la même vérité ? Les premiers grammairiens françois voyant le superlatif latin dans des phrases comparatives, & dans des phrases absolues, & se trouvant forcés de le traduire dans les unes par plus, précédé d’un article, & dans les autres par très ou fort, &c. n’ont pas manqué d’établir dans notre langue deux superlatifs, parce que la grammaire latine, dont ils ne croyoient pas qu’il fallût s’écarter le moins du monde, leur montroit également le superlatif sous les deux formes : c’est à la vérité reconnoître bien positivement la différence & la distinction des deux sens ; mais où les a conduits l’homonymie de leur dénomination ? à distinguer un superlatif relatif, & un superlatif absolu : le relatif est celui qui suppose en effet une comparaison, & qui exprime un degré de supériorité universelle ; c’est celui que les Allemands expriment par la terminaison est, & nous par plus précédé d’un article, comme weissest, le plus sage : l’absolu est celui qui ne suppose aucune comparaison, & qui exprime simplement une augmentation indéfinie dans la qualité qui individualise le mot ; c’est celui que les Hébreux indiquent par la double ou triple répétition du mot, que les Italiens marquent par la terminaison issimo pour le masculin, & issima pour le féminin, & que nous rendons communément par la particule très, comme sapientissimo, masc. sapientissima, fem. très-sage. Rien de plus choquant à mon gré, que cette distinction : l’origine du mot superlatif indique nécessairement un rapport de supériorité ; & par conséquent un superlatif absolu est une forme qui énonce sans rapport, un rapport de supériorité : c’est une antilogie insoutenable, mais cela doit se trouver souvent dans la bouche de ceux qui répetent en aveugles, ce qui a été dit avant eux, & qui veulent y coudre, sans réforme, les idées nouvelles que les progrès naturels de l’esprit humain font appercevoir.

Que conclure de tout ce qui précéde ? que le système des degrés n’a pas encore été suffisamment approfondi, & que l’abus des termes de la grammaire latine, adaptés sans examen aux grammaires des autres langues, a jetté sur cette matiere une obscurité qui peut souvent occasionner des erreurs & des difficultés : ceci est sensible sur le sapientissimo des Italiens, & le weissest des Allemands ; le premier signifie très sage, l’autre veut dire le plus sage, & cependant les grammairiens disent unanimement que tous deux sont au superlatif, ce qui est assigner à tous deux le même sens, & les donner pour d’exacts correspondans l’un de l’autre, quelque différence qu’ils ayent en effet.

Pour répandre la lumiere sur le système des degrés, il faut d’abord distinguer le sens graduel de la forme particuliere qui l’exprime, parce qu’on retrouve les mêmes sens dans toutes les langues, quoique les formes y soient fort différentes. D’après cette distinction, quand on aura constaté le système des différens sens graduels, il sera aisé de distinguer dans les divers idiomes les formes particulieres qui y correspondent, & de les caractériser par des dénonciations conversables sans tomber dans l’antilogie ni dans l’équivoque.

Or il me semble que l’on peut envisager dans la signification des mots qui en sont susceptibles, deux especes générales de sens graduels, que je nomme le sens absolu & le sens comparatif.

I. Un mot est pris dans un sens absolu, lorsque la qualité qui en constitue la signification individuelle, est considérée en soi & sans aucune comparaison avec quelque degré déterminé, soit de la même qualité, soit d’une autre : & il y a trois especes de sens absolus, savoir, le positif, l’ampliatif & le diminutif.

Le sens positif est celui même qui présente la signification primitive & fondamentale du mot, sans aucune {p. 15:665} autre idée accessoire de plus ni de moins : tel est le sens des adjectifs, bon, savant, sage, & des adverbes bien, savamment, sagement, quand on dit, par exemple, un bon livre, un homme savant, un enfant sage, un livre bien écrit, parler savamment, conduisez-vous sagement.

Le sens ampliatif est fondé sur le sens positif, & il n’en differe que par l’idée accessoire d’une grande intensité dans la qualité qui en constitue la signification individuelle : tel est le sens des mêmes adjectifs bon, sage, savant, & des mêmes adverbes bien, savamment, sagement, quand on dit, par exemple, un très-bon livre, un homme fort savant, un enfant bien sage, un livre fort bien écrit, parler bien savamment, conduisez-vous tres-sagement.

Le sens diminutif porte de même sur le sens positif, dont il ne differe que par l’idée accessoire d’un degré foible d’intensité dans la qualité qui en constitue la signification individuelle : tel est encore le sens des mêmes adjectifs, bon, savant, sage, & des mêmes adverbes bien, savamment, sagement, quand on dit, par exemple, un livre assez bon, c’est un homme peu savant, un enfant passablement sage, un livre assez bien écrit, parler peu savamment, vous vous êtes conduit assez sagement ; car il est visible que dans toutes ces phrases on a l’intention réelle d’affoiblir l’idée que présenteroit le sens positif des adjectifs & des adverbes.

On sent bien qu’il ne faut pas prendre ici le mot de diminutif dans le même sens que lui donnent les Grammairiens en parlant des noms qu’ils appellent substantifs, tels que sont en latin corculum diminutif de cor, Terentiola diminutif de Terentia ; & en italien vecchino, vecchieto, vecchiettino, diminutifs de vecchio (vieillard) : ces diminutifs de noms ajoutent à l’idee de la nature exprimée par le nom, l’idée accessoire de petitesse prise plutôt comme un signe de mépris, ou au contraire de caresse, que dans le sens propre de diminution physique, si ce n’est une diminution physique de la substance même, comme globulus diminutif de globus.

Les mots pris dans le sens diminutif dont il s’agit ici, énoncent au contraire une diminution physique, dans la nature de la qualité qui en constitue la signification fondamentale, un degré réellement foible d’intensité : tels sont en espagnol tristezico (un peu triste) diminutif de triste, & en latin tristiculus ou subtristis, diminutif de tristis, subobscenè diminutif d’obscenè, &c.

Il. Un mot est pris dans un sens comparatif, lorsqu’un degré quelconque de la qualité qui constitue la signification primitive & individuelle du mot, est en effet relatif par comparaison, à un autre degré déterminé, ou de la même qualité, ou d’une autre, soit que ces degrés comparés appartiennent au même sujet, soit qu’ils appartiennent à des sujets différens. Or il y a trois especes de sens comparatifs, selon que le rapport accessoire que l’on considere, est d’égalité, de supériorité ou d’infériorité.

Le sens comparatif d’égalité est celui qui ajoute au sens positif l’idée accessoire d’un rapport d’égalité entre les degrés actuellement comparés.

Le sens comparatif de supériorité est celui qui ajoute au sens positif l’idée accessoire d’un rapport de supériorité à l’égard du degré avec lequel on le compare.

Le sens comparatif d’infériorité est celui qui ajoute au sens positif l’idée accessoire d’un rapport d’infériorité à l’égard du degré avec lequel on le compare.

Ainsi, quand on dit, Pierre est aussi savant, plus savant, moins savant aujourd’hui qu’hier, on compare deux degrés successifs de savoir considérés dans le même sujet : & l’adjectif savant, qui exprime le degré de savoir d’aujourd’hui, reçoit de l’adverbe aussi le sens comparatif d’égalité ; de l’adverbe plus, le sens comparatif de supériorité ; & de l’adverbe moins, le sens comparatif d’infériorité.

Quand on dit, Pierre est aussi savant, plus savant, moins savant que sage, on compare le degré de savoir qui se trouve dans Pierre, avec le degré de sagesse dont est pourvu le même sujet : & au moyen des mêmes adverbes aussi, plus, moins, l’adjectif savant reçoit les différens sens comparatifs d’égalité, de supériorité ou d’infériorité.

Si l’on dit, Pierre est aussi savant que Paul est sage, ou bien, Pierre est plus savant, moins savant que Paul n’est sage, on compare le degré de savoir de Pierre avec le degré de sagesse de l’autre sujet Paul : & les divers rapports du savoir de l’un à la sagesse de l’autre, sont encore marqués par les mêmes adverbes ajoutés à l’adjectif savant.

On peut comparer différens degrés de la même qualité considérés dans des sujets, & différencier par les mêmes adverbes les rapports d’égalité, de supériorité ou d’infériorité. Ainsi, pour comparer un degré pris dans un sujet, avec un degré pris dans un autre sujet, on dira, Pierre est aussi savant, plus savant, moins savant que Paul, c’est énoncer en quelque sorte une égalité, une supériorité ou une infériorité individuelle : mais pour comparer un degré pris dans un sujet avec chacun des degrés pris dans tous les sujets d’un certain ordre, on dira, Pierre est aussi savant qu’aucun jurisconsulte, ou bien, Pierre est le plus savant, le moins savant des jurisconsultes ; c’est énoncer une égalité, une supériorité ou une infériorité universelle, ce qu’il faut bien observer.

III. Voici le tableau abregé du système des divers sens graduels dont un même mot est suceptible.

Système figuré des sens graduels.

  • ABSOLUS.

    • Positif, sage.
    • Ampliatif, très-sage.
    • Diminutif, un peu sage.
  • COMPARATIFS.

    • d’égalité, aussi sage.
    • de supériorité, plus sage.
    • d’infériorité, moins sage.

Sans m’arrêter aux dénominations reçues, j’ai songé à caractériser chacun de ces sens par un nom véritablement tiré de la nature de la chose ; parce que je suis persuadé que la nomenclature exacte des choses est l’un des plus solides fondemens du véritable savoir, selon un mot de Coménius que j’ai déja cité ailleurs : Totius eruditionis posuit fundamentum, qui nomenclaturam rerum naturoe & artis perdidicit. Jan. Ling. tit. I. period. iv.

Or il est remarquable que le sens comparatif ne se présente pas sous la forme unique à laquelle on a coutume d’en donner le nom ; & si quelqu’un de ces sens doit être appellé superlatif, c’est précisément celui que l’on nomme exclusivement comparatif, parce que c’est le seul qui énonce le rapport de supériorité, dont l’idée est nettement désignée par le mot de superlatif.

Sanctius trouvant à redire, comme je fais ici, à l’abus des dénominations introduites à cet égard par la foule des grammairiens, (Minerv. II. xj.) Perizonius observe (Ibid. not. I.) que quand il s’agit de l’usage des choses, il est inutile d’incidenter sur les noms qu’on leur a donnés ; parce que ces noms dépendent de l’usage de la multitude qui est inconstante & aveugle ; {p. 15:666} & que d’ailleurs il doit en être des noms des différens degrés comme de ceux des cas, des genres, & de tant d’autres par lesquels les Grammairiens se sont contentés de désigner ce qu’il y a de principal dans la chose, vû la difficulté d’inventer des noms qui en exprimassent toute la nature.

Mais je ne donnerai pour réponse à cet habile commentateur de la Minerve, que ce que j’ai déja remarqué ailleurs, voyez Impersonnel, d’après Bouhours & Vaugelas, sur la nécessité de distinguer un bon & un mauvais usage dans le langage national, & ce que j’en ai inféré par rapport au langage didactique.

J’ajouterai ici pour ce qui concerne la prétendue difficulté d’inventer des noms qui expriment la nature entiere des choses, qu’elle n’a de réalité que pour ceux à qui la nature est inconnue ; que d’ailleurs, quand on vient à l’approfondir davantage, la nomenclature doit être réformée d’après les nouvelles lumieres, sous peine de ne pas exprimer avec assez d’exactitude ce que l’on conçoit ; & que pour le cas présent, j’ose me flatter d’avoir employé des dénominations assez justes pour ne laisser aucune incertitude sur la nature des sens graduels.

IV. Il ne reste donc plus qu’à reconnoître comment ils sont rendus dans les langues.

De toutes les manieres d’adapter les sens graduels aux mots qui en sont susceptibles, celle qui se présente la premiere aux yeux de la Philosophie, c’est la variation des terminaisons. Cependant, si l’on excepte le positif, qui est par-tout la forme primitive & fondamentale du mot, il n’y a aucun des autres qui soit énoncé par-tout par des terminaisons spéciales. Nous n’en avons aucune, si ce n’est pour le sens ampliatif d’un petit nombre de mots conservés au cérémonial, sérénissime, éminentissime, &c. Voyez Bouhours, Rem. nouv. tome I. page 312. & pour le sens comparatif de supériorité de quelques mots empruntés du latin sans égard à l’analogie de notre langue, comme meilleur, pire, moindre, mieux, moins, pis, au-lieu de plus bon, plus mauvais, plus petit, plus bien, plus peu, plus mal : mais ces exceptions mêmes en si petit nombre confirment l’universalité de notre analogie.

1°. Le sens ampliatif a une terminaison propre en grec, en latin, en italien & en espagnol ; c’est celle que l’on nomme mal-à-propos le superlatif. Ainsi très sage se dit en grec σοφώτατος, en latin sapientissimus, en italien sapientissimo, en espagnol prudentissimo ; mots dérivés des positifs σοφὸς, sapiens, sapiente, prudente, qui tous signifient sage. Dans les langues orientales anciennes, le sens ampliatif se marque par la répétition matérielle du positif ; & ce tour qui est propre au génie de ces langues, a quelquefois été imité dans d’autres idiomes ; j’ai quelquefois vu des enfans, sous l’impression de la simple nature, dire de quelqu’un, par exemple, qui fuyoit, qu’il étoit loin loin, d’un homme dont la taille les avoit frappés par sa grandeur ou par sa petitesse, qu’il étoit grand grand, ou petit petit, &c. notre très, qui nous sert à l’expression du même sens, est l’indication de la triple répétition ; mais nous nous servons aussi d’autres adverbes, & c’est la maniere de la plûpart des langues qui n’ont point adopté de terminaisons ampliatives, & spécialement de l’allemand qui emploie sur-tout l’adverbe sehr, en latin valdè, en françois, fort.

2°. Le sens diminutif se marque presque par tout par une expression adverbiale qui se joint au mot modifié, comme un peu obscur, un peu triste, un peu froid. Il y a seulement quelques mots exceptés dans différens idiomes, lesquels reçoivent ce sens diminutif, ou par une particule composante, comme en latin subobscurus, subtristis ; ou par un changement de terminaison, comme en latin frigidiusculus, ou frigidulus, tristiculus, & en espagnol tristezico.

3°. Je ne connois aucune langue où le comparatif d’égalité soit exprimé autrement que par une addition adverbiale ; aussi sage, aussi loin : si ce n’est peut-être dans quelques mots exceptés par hasard, comme tantus qui veut dire en latin tam magnus.

4°. Le comparatif de supériorité a une terminaison propre en grec & en latin : de σοφὸς, sage, vient σοφώτερος, plus sage ; de même les Latins de sapiens forment sapientior. Comme c’est dans ces deux langues le seul des trois sens comparatifs qui y ait reçu une terminaison propre, on donne à l’adjectif pris sous cette forme le simple nom de comparatif. Pourvu qu’on l’entende ainsi, il n’y a nul inconvénient ; sur-tout si l’on se rappelle que ce sens comparatif énonce un rapport de supériorité, quelquefois individuelle & quelquefois universelle. La langue allemande, & peut-être ses dialectes, a deux terminaisons différentes pour ces deux sortes de supériorité : quand il s’agira de la supériorité individuelle, ce sera le comparatif ; & quand il sera question de la supériorité universelle, ce sera véritablement le superlatif : weiss (sage) ; weisser (plus sage), comparatif ; weisset (le plus sage), c’est le superlatif. D’où il suit que ce seroit induire en erreur, que de dire que les Allemands ont, comme les Latins, trois degrés terminés ; le superlatif allemand weisset n’est point du tout l’équivalent du σοφώτατος des Grecs, ni du sapientissimus des Latins, qui tous deux signifient très-sage ; il ne répond qu’à notre le plus sage.

En italien, en espagnol & en françois, il n’y a aucune terminaison destinée ni pour le comparatif proprement dit, ni pour le superlatif : on se sert également dans les trois idiomes de l’adverbe qui exprime la supériorité, piu en italien, mas en espagnol, plus en françois ; più sapiente, ital. mas prudente, esp. plus sage, franç. Voilà le comparatif proprement dit.

Pour ce qui est du superlatif, nous ne le différencions du comparatif propre qu’en mettant l’article le, la, les ou son équivalent avant le comparatif ; je dis son équivalent, non-seulement pour y comprendre les petits mots du, au, des, aux, qui sont contractés d’une préposition & de l’article, mais encore les mots que j’ai appellés articles possessifs, savoir mon, ma, mes, notre, nos ; ton, ta, tes, votre, vos ; son, sa, ses, leur, leurs ; parce qu’ils renferment effectivement, dans leur signification, celle de l’article & celle d’une dépendance relative à quelqu’une des trois personnes, voyez Possessif. Nous disons donc au comparatif, plus grand, plus fidele, plus tendre, plus cruel, & par exception, meilleur, moindre, &c. & au superlatif nous disons avec l’article simple, la plus grande de mes passions, le plus fidele de vos sujets, le plus tendre de ses amis, les plus cruels de nos ennemis, le meilleur de tes domestiques, le moindre de leurs soucis, ce qui est au même degré que si l’on mettoit l’article possessif avant le comparatif, & que l’on dît, ma plus grande passion, votre plus fidele sujet, son plus tendre ami, nos plus cruels ennemis, ton meilleur domestique, leur moindre souci.

Nous conservons au superlatif la même forme qu’au comparatif, parce qu’en effet l’un exprime comme l’autre un rapport de supériorité ; mais le superlatif exige de plus l’article simple ou l’article possessif, & c’est par-là qu’est désignée la différence des deux sens : sur quoi est fondé cet usage ?

Quand on dit, par exemple, ma passion est plus grande que ma crainte, on exprime tout ; & le terme comparé ma passion, & le terme de comparaison, ma crainte ; & le rapport de supériorité de l’un à l’égard de l’autre, plus grande ; & la liaison des deux termes envisagés sous cet aspect, que : ainsi l’esprit voit clairement qu’il y a un rapport de supériorité individuelle.

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Mais quand on dit, la plus grande de mes passions, l’analyse est différente : la annonce nécessairement un nom appellatif, c’est sa destination immuable, & les circonstances de la phrase n’en désignent pas d’autres que passion ; ainsi il faut d’abord dire par supplément, la (passion) plus grande : la préposition de, qui suit, ne peut pas tomber sur grande, cela est évident ; ni sur plus grande, nous ne parlons jamais ainsi ; elle tombe donc sur un nom appellatif encore sous-entendu, & comme il s’agit ici d’une supériorité universelle, il me semble que le supplément le plus naturel est la totalité, & qu’il faut dire par supplément, (la totalité) de mes passions : mais ce supplément doit tenir par quelque lien particulier à l’ensemble de la phrase, & d’ailleurs plus grande n’étant plus qu’un simple comparatif exige un que & un terme individuel de comparaison ; je ferois donc ainsi l’analyse entiere de la phrase, la (passion) plus grande que les autres (passions de la totalité) de mes passions ; ce qui exprime bien clairement la supériorité universelle qui caractérise le superlatif.

Si l’on dit au contraire, ma plus grande passion, la suppression totale du terme de comparaison est le signe autorisé par l’usage pour désigner que c’est la totalité des autres objets de même nom, & que la phrase se réduit analytiquement à celle-ci, ma passion plus grande (que toutes mes autres passions).

Dans ces deux cas, l’article simple ou possessif, servant à individualiser l’objet qualifié par le comparatif, est le signe naturel qu’on doit le regarder comme extrait, à cet égard, de la totalité des autres objets de même nature soumis à la même qualification.

5°. Le comparatif d’infériorité est exprimé par l’adverbe qui marque l’infériorité, du-moins dans toutes les langues dont j’ai connoissance : les Grecs disent, ἧσσον σοφός ; les Latins, minus sapiens ; les Italiens, meno sapiente ; les Espagnols, menos prudente ; & nous, moins sage.

Comme moins est par lui-même comparatif, si nous avons besoin d’en exprimer le sens superlatif, nous le faisons comme il vient d’être dit, par l’addition de l’article simple ou possessif ; le moins instruit des enfans, votre moins belle robe.

V. L’exposition que je viens de faire du système des sens graduels seroit incomplette, si je ne fixois pas les especes de mots qui en sont susceptibles. Tout le monde conviendra sans doute que grand nombre d’adjectifs & d’adverbes sont dans ce cas : mais il paroîtra peut-être surprenant à quelques-uns, si j’avance qu’un grand nombre de verbes sont également susceptibles des sens graduels, & qu’il auroit pu arriver dans quelques idiomes, que l’usage les y eût caractérisés par des terminaisons propres ; cependant la chose est évidente.

Les adjectifs & les adverbes qui peuvent recevoir les différens sens graduels, & conséquemment des terminaisons qui y soient adaptées, ne le peuvent, que parce que la qualité qui en constitue la signification individuelle, est en soi susceptible de plus & de moins : il est donc nécessaire que tout verbe, dont la signification individuelle présente à l’esprit l’idée d’une qualité susceptible de plus & de moins, soit également susceptible des sens graduels, & puisse recevoir de l’usage des terminaisons qui y soient relatives.

Adjectif. Adverbe. Verbe.
Absolus, Positif. amoureux. amoureusement. aimer.
Ampliatif. très-amoureux. très-amoureusement. aimer beaucoup.
Diminutif. un peu amoureux. un peu amoureusement. aimer un peu.
Comparatifs, d’égalité. aussi amoureux. aussi amoureusement. aimer autant.
de supériorité. plus amoureux. plus amoureusement. aimer plus.
d’infériorité. moins amoureux. moins amoureusement. aimer moins.

Quant à la possibilité des terminaisons qui caractériseroient dans les verbes ces différens sens ; c’est un point qui est inséparable de la susceptibilité même des sens, puisque l’usage est d’ailleurs le maître absolu d’exprimer comme il lui plaît tout ce qui est de l’objet de la parole. Cela se justifie d’ailleurs par plusieurs usages particuliers des langues.

1°. La voix active & la voix passive des Latins donnent un exemple qui auroit pu être étendu davantage : si l’usage a pu établir sur un même radical des variations pour deux points de vue si différens, rien n’empêchoit qu’il n’en introduisît d’autres pour d’autres vues ; & quoique l’on ne trouve point de terminaisons graduelles dans les verbes latins, on y rencontre au moins quelques verbes composés qui, par-là, en ont le sens : amare (aimer), est le positif ; adamare (aimer ardemment), c’est l’ampliatif :

« la préposition per, dit l’auteur des recherches sur la langue latine (ch. xxv. p. 328.) est dans tous les verbes, comme aussi dans les noms adjectifs & les adverbes, augmentative de ce que signifie le simple ; & dans le plus grand nombre des verbes, elle y équipolle à l’un de ces adverbes françois, beaucoup, grandement, fortement, parfaitement ou en perfection, tout-à-fait, entierement » ;

il est aisé de reconnoître à ces traits le sens ampliatif : malo est en quelque sorte le comparatif de supériorité de volo, &c.

2°. Les terminaisons d’un même verbe hébraïque sont en bien plus grand nombre, puisqu’à s’en tenir à la doctrine de Masclef, laquelle est beaucoup plus restrainte que celle des autres hébraïsans, le même verbe radical reçoit jusqu’à cinq formes différentes, que l’on appelle des conjugaisons ; mais que j’appellerois plus volontiers des voix : ainsi l’on dit (mesar) tradidit ; (noumesar) traditus est ; (hemesir) tradere fecit ; (hemesar) tradi fecit ; (hethmesar) se tradidit. Sur quoi il faut observer que je suis ici la méthode de Masclef pour la lecture des mots hébreux.

3°. La langue laponne, que nous ne soupçonnons peut-être pas de mériter la moindre attention de notre part, nous présente néanmoins l’exemple d’une dérivation bien plus riche encore par rapport aux verbes : on y trouve laidet, conduire ; laidelet, continuer l’action de conduire ; laidetet, faire conduire ; laidetallet, se faire conduire ; laidegaetet, commencer à conduire ; laidestet, conduire un peu (c’est le sens diminutif) ; laidanet, être conduit de plein gré ; laidanovet, être conduit malgré soi ou sans s’aider ; laidetalet, empêcher de conduire. Voyez les notes sur le ch. iij. de la description historique de la Laponie suédoise, traduit de l’allemand par M. de Kéralio de Gourlay.

Je terminerois ici cet article, si je ne me rappellois d’avoir vu dans les mémoires de Trévoux (Octobre 1759. II. vol. p. 2668.) une lettre de M. l’abbé de Wailly aux auteurs de ces mémoires, sur quelques expressions de notre langue, laquelle peut donner lieu à quelques observations utiles. Ce grammairien y examine trois expressions, dont les deux premieres ont déja été discutées par Vaugelas, rem. 514. & 85. & la troisieme par M. l’abbé Girard, vrais princip. disc. xj. tom. II. p. 218. Je ne parlerai point ici de la premiere ni de la troisieme, qui sont étrangeres à cet article, & je ne m’arrêterai qu’à la seconde qui y a rapport {p. 15:668} direct. Rien de mieux que les observations de M. de W. sur la remarque 85. de Vaugelas, & je souscris à tout ce qu’il en pense : je crois cependant qu’il auroit encore dû relever ici quelques fautes échappées à Vaugelas, ne fût-ce que pour en arrêter les suites, parce qu’on prend volontiers les grands hommes pour modeles.

Cet académicien énonce ainsi sa regle : Tout adjectif mis après le substantif avec ce mot plus, entre deux, veut toujours avoir son article, & cet article se met immédiatement devant plus, & toujours au nominatif, quoique l’article du substantif qui va devant soit en un autre cas, quelque cas que ce soit. Il applique ensuite la regle à cet exemple : c’est la coutume des peuples les plus barbares.

Or indépendamment de la doctrine des cas, qui est insoutenable dans notre langue (voyez Cas), il est notoirement faux que tout adjectif mis après son substantif, avec ce mot plus entre deux, veuille toujours avoir son article : en voici la preuve dans un exemple que M. de W. cite lui-même, sans en faire la remarque ; je parle d’une matiere plus délicate que brillante : il n’y a point là d’article avant plus, & il ne doit point y en avoir, quoique l’adjectif soit après son substantif.

Il semble que Vaugelas ait senti le vice de son énoncé, & qu’il ait voulu en prévenir l’impression.

« Au reste, dit-il plus bas, quand il est parlé de plus ici, c’est de celui qui n’est pas proprement comparatif, mais qui signifie très, comme aux exemples que j’ai proposés. Mais, comme l’observe très-bien M. Patru, ce plus est pourtant comparatif dans les exemples rapportés par l’auteur : car en cette façon de parler (c’est la coutume des peuples les plus barbares), on sousentend de la terre, du monde, & autres semblables qui n’y sont pas exprimées….. L’adverbe très ne peut convenir avec ces manieres de parler ».

J’ajouterai à cette excellente critique de M. Patru, qu’il me semble avoir assez prouvé que notre plus est toujours le signe d’un rapport de supériorité, & conséquemment qu’il exprime toujours un sens comparatif ; au lieu que notre très ne marque qu’un sens ampliatif, qui est essentiellement absolu, d’où vient que ces deux mots ne peuvent jamais être synonymes : ce que Vaugelas envisageoit donc, & qu’il n’a pas exprimé, c’est la distinction de la supériorité individuelle, & de la supériorité universelle, dont l’une est marquée par plus sans article, & l’autre plus, précédé immédiatement d’un article simple ou d’un article possessif ; ce qui fait la différence du comparatif propre & du superlatif.

Outre ce mal-entendu, Vaugelas s’est encore apperçu lui même dans sa regle d’un autre défaut qu’il a voulu corriger ; c’est qu’elle est trop particuliere, & ne s’étend pas à tous les cas où la construction dont il s’agit peut avoir lieu ; c’est pourquoi il ajoute :

« Ce que j’ai dit de plus, s’entend aussi de ces autres mots moins, mieux, plus mal, moins mal ».

Mais cette addition-même est encore insuffisante, puisque l’adjectif comparatif meilleur est encore dans le même cas, ainsi que tous les adverbes qui seront précédés de plus ou de moins, lorsqu’ils précédent eux-mêmes, & qu’ils modifient un adjectif mis après son substantif, pour parler le langage ordinaire : ex. je parle du vin le meilleur que l’on puisse faire dans cette province ; du systeme le plus ingénieusement imaginé, le moins heureusement exécuté, le plutôt réprouvé, &c.

Puisque M. de W. avoit pris cette remarque de Vaugelas en considération, il devoit, ce me semble, relever tous les défauts de la regle proposée par l’académicien, & des corrections même qu’il y avoit faites, & ramener le tout à une énonciation plus générale, plus claire, & plus précise. Voici comme je rectifierois la regle, d’après les principes que j’ai posés soit dans cet article, soit dans tout autre : si un adjectif superlatif, ou précédé d’un adverbe superlatif qui le modifie, ne vient qu’après le nom auquel il se rapporte ; quoique le nom soit accompagné de son article, il faut pourtant répéter l’article simple avant le mot qui exprime le rapport de supériorité ; mais sans répéter la préposition dont le nom peut être le complément grammatical.

Vaugelas, non content d’établir une regle, cherche encore à en rendre raison ; & celle qu’il donne, pourquoi on ne répete pas avant le superlatif la préposition qui peut être avant le nom, c’est, ditil, parce qu’on y sousentend ces deux mots, qui sont, ou qui furent, ou qui sera, ou quelqu’autre tems du verbe substantif avec qui. Voici sur cela la critique de M. de W.

« Si l’on ne met point, dit-il, la préposition de ou à entre le superlatif & le substantif, »

(il auroit dit la même chose de toute autre préposition, s’il n’avoit été préoccupé, contre son intention même, de l’idée des cas dont Vaugelas fait mention) ;

« ce n’est pas, comme l’a cru Vaugelas, parce qu’on y sousentend ces mots qui sont, qui furent, ou qui sera, &c. c’est parce que la préposition n’est point nécessaire en ce cas entre l’adjectif & le substantif ».

Mais ne puis-je pas demander à M. de W. pourquoi la préposition n’est point nécessaire entre l’adjectif & le substantif ; ou plutôt n’est-ce pas à cette question-même que Vaugelas vouloit répondre ? Quand on veut rendre raison d’un fait grammatical, c’est pour expliquer la cause d’une loi de grammaire ; car ce sont les faits qui y font la loi. La remarque de M. de W. signifie donc que la préposition n’est point nécessaire en ce cas, parce qu’elle n’y est point nécessaire. Or assurement il n’y a personne qui ne voie évidemment jusqu’à quel point est préférable l’explication de Vaugelas. La nécessité de répéter l’article avant le mot comparatif, vient du choix que l’usage de notre langue en a fait pour désigner la supériorité universelle, au moyen de tous les supplémens dont l’article reveille l’idée, & que j’ai détaillés plus haut : ce besoin de l’article suppose ensuite la répétition du nom qualifié, lequel ne peut être répété que comme partie d’une proposition incidente, sans quoi il y auroit pléonasme ; & cette proposition incidente est amenée tout naturellement par qui sont, qui furent, qui sera, &c. donc ces mots doivent essentiellement être suppléés, & dès-lors la préposition qui précede leur antécédent n’est plus nécessaire dans la proposition incidente qui est indépendante dans sa construction, de toutes les parties de la principale.

« Comme il est ici question du superlatif, dit ensuite M. de W. permettez-moi d’observer que le célebre M. du Marsais pourroit bien s’être trompé quand il a dit dans cette phrase, deorum antiquissimus habebatur coelum, c’est comme s’il y avoit coelum habebatur antiquissimus (è numero) deorum. Il me semble que c’est deus qui est sousentendu : coelum habebatur antiquissimus (deus) deorum. En effet, comme je l’ai remarqué dans ma grammaire, quand nous disons, le Luxembourg n’est pas la moins belle des promenades de Paris ; c’est comme s’il y avoit, le Luxembourg n’est pas la moins belle (promenade) des promenades de Paris : & n’est-ce pas à cause de ce substantif sousentendu que le superlatif relatif est suivi en françois de la préposition de, & en latin d’un génitif » ?

M. de W. pourroit bien s’être trompé lui-même en plus d’une maniere. 1°. Il s’est trompé en prenant occasion de ses remarques, sur une regle qui concerne les superlatifs françois pour critiquer un principe qui concerne la syntaxe des superlatifs latins, & qui n’a aucune analogie avec la regle en question : non erat hic locus. 2°. Il s’est trompé, je crois, dans sa critique ; & voici les raisons que j’ai de l’avancer. {p. 15:669}

Il est vrai que dans la phrase latine du P. Jouvenci, interpretée par M. du Marsais, deus est sousentendu ; & cela est même indiqué par deux endroits du texte : l’adjectif antiquissimus suppose nécessairement un nom masculin au nominatif singulier ; & d’autre part deorum, qui est ici le terme de la comparaison énoncée par l’ensemble de la phrase, demontre que ce nom doit être deus, parce que dans toute comparaison, les termes comparés doivent être homogenes. Mais il ne s’ensuit point que ce soit à cause du nom sousentendu deus, que l’adjectif antiquissimus est suivi du génitif deorum : ou bien la proposition n’est point comparative, & dans ce cas coelum habebatur antiquissimus deus deorum (en regardant deorum comme complément de deus), signifie littéralement, le ciel étoit reputé le très-ancien dieu des dieux, c’est-à-dire, le très-ancien dieu créateur & maître des autres dieux ; de même que deus deorum dominus locutus est (Ps. xlix. 1.), signifie le seigneur dieu des dieux a parlé. Car le génitif deorum appartenant au nom deus, ne peut lui appartenir que dans ce sens, & alors il ne reste rien pour énoncer le second terme de la comparaison, puisqu’il est prouvé qu’antiquissimus par lui-même n’a que le sens ampliatif, & nullement le sens superlatif ou de comparaison.

Quand la phrase où est employé un adjectif ampliatif, a le sens superlatif, la comparaison y est toujours rendue sensible par quelque autre mot que cet adjectif, & c’est communément par une préposition : ante alios pulcherrimus omnes (très-beau au dessus de tous les autres, c’est-à-dire le plus beau de tous ; & afin qu’on ne pense pas que ce plus beau de tous n’est que le moins laid, l’auteur ne dit pas simplement, ante alios pulcher, mais pulcherrimus, très-beau, réellement beau) ; de même, famosissima super coeteras coena ; inter omnes maximus ; ex omnibus doctissimus. Quelquefois aussi l’idée de la comparaison est simplement indiquée par le génitif qui est une partie du second terme de la comparaison ; mais il n’en est pas moins nécessaire de retrouver, par l’analyse, la préposition qui seule exprime la comparaison : dans ce cas il faut suppléer aussi le complément de la préposition, qui est le nom sur lequel tombe le génitif exprimé.

Il résulte de-là qu’il faut suppléer l’une des prépositions usitées dans les exemples que l’on vient de voir, & lui donner pour complément immédiat un nom appellatif, dont le génitif exprimé dans le texte puisse être le complement déterminatif ; & comme le sens présente toujours dans ce cas l’idée d’une supériorité universelle, le nom appellatif le plus naturel me semble être celui qui énoncera la totalité, comme universa turba, numerus integer, &c. de même que pour la phrase françoise j’ai prouvé qu’il falloit suppléer la totalité avant la préposition de.

Ainsi deorum antiquissimus habebatur coelum, ne peut pas être mieux interpreté qu’en disant : coelum habebatur (deus) antiquissimus, (ante universam turbam) deorum, ou (super universam turbam) deorum, ou (inter universam turbam) deorum ; ou enfin (ex integro numero) deorum. Si M. du Marsais s’est trompé, ce n’est qu’en omettant deus, & l’adjectif integro, qui est nécessaire pour indiquer la supériorité universelle, ou le sens superlatif.

Il en est de même de la phrase françoise de M. de Wailly, le Luxembourg n’est pas la moins belle des promenades de Paris, selon l’analyse que j’ai indiquée plus haut, & qui se rapproche beaucoup de celle qu’exige le génie de la langue latine, elle se réduit à celle-ci : le Luxembourg n’est pas la (promenade) moins belle (que les autres promenades de la totalité) des promenades de Paris. Si ce grammairien trouvoit dans mes supplémens trop de prolixité ou trop peu d’harmonie, je le prierois de revoir plus haut ce que j’ai déjà répondu à une pareille objection ; & j’ajoute ici que cette prolixité analytique ne doit être condamnée, qu’autant que l’on détruiroit les principes raisonnés qui en sont le fondement, & que je crois établis solidement. (E. R. M. B.)