[II] §

L’enchanteur était entré conscient dans la tombe et s’y était couché comme sont couchés les cadavres. La dame du lac avait laissé retomber la pierre, et voyant le sépulcre clos pour toujours, avait éclaté de rire. L’enchanteur mourut alors. Mais, comme il était immortel de nature et que sa mort provenait des incantations de la dame, l’âme de Merlin resta vivante en son cadavre. Dehors, assise sur la tombe, la dame du lac, que l’on appelle Viviane ou Eviène, riait, éveillant les échos de la forêt profonde et obscure. Lorsque sa joie fut calmée, la dame parla, se croyant seule : « Il est mort le vieux fils du diable. J’ai enchanté l’enchanteur décevant et déloyal que protégeaient les serpents, les hydres, les crapauds, parce que je suis jeune et belle, parce que j’ai été décevante et déloyale, parce que je sais charmer les serpents, parce que les hydres et les crapauds m’aiment aussi. Je suis lasse d’un tel travail. Le printemps commence aujourd’hui, le bon printemps fleurissant que je déteste  ; mais il passera vite, ce printemps parfumé qui m’enchante. Les buissons d’aubépine défleuriront. Je ne danserai plus, sinon la danse involontaire des petits flots à la fleur du lac. Mais, quel malheur  ! Aux retours inévitables du printemps, les buissons d’aubépine refleuriront. J’en serai quitte pour ne point sortir de mon beau palais plein de lueurs de gemmes, au fond du lac, pendant chaque printemps. Et quel malheur  ! La danse involontaire des petits flots à fleur du lac est aussi une danse inévitable. J’ai enchanté le vieil enchanteur décevant et déloyal et voici que les printemps inévitables et la danse inévitable des petits flots me soumettront et m’enchanteront, moi, l’enchanteresse. Ainsi tout est juste dans l’univers : le vieil enchanteur décevant et déloyal est mort et quand je serai vieille, le printemps et la danse des petits flots me feront mourir. »

Or, l’enchanteur était étendu mort dans le sépulcre, mais son âme était vivante et la voix de son âme se fit entendre : « Dame, pourquoi avez-vous fait ceci  ? » La dame tressaillit, car c’était bien la voix de l’enchanteur qui sortait de la tombe, mais inouïe. Comme elle ne savait pas, la dame crut qu’il n’était pas encore mort et frappant de sa main la pierre tiède sur laquelle elle était assise, elle s’écria : « Merlin, ne bouge plus, tu es entré vivant dans le tombeau, mais tu vas mourir et déjà tu es enterré. » Merlin sourit en son âme et dit doucement : « Je suis mort  ! Va-t’en, à cette heure, car ton rôle est fini, tu as bien dansé. »

 

À ce moment seulement, au son de la véritable voix inouïe de l’âme de l’enchanteur, la dame sentit la lassitude de la danse. Elle s’étira, puis essuya son front mouillé de sueur, et ce geste fit choir sur la tombe de l’enchanteur une couronne d’aubépine. De nouveau, la dame lasse éclata de rire et répondit ainsi aux paroles de Merlin : « Je suis belle comme le jardin d’avril, comme la forêt de juin, comme le verger d’octobre, comme la plaine de janvier. » S’étant dévêtue alors la dame s’admira. Elle était comme le jardin d’avril, où poussent par places les toisons de persil et de fenouil, comme la forêt de juin, chevelue et lyrique, comme le verger d’octobre, plein de fruits mûrs, ronds et appétissants, comme la plaine de janvier, blanche et froide.

L’enchanteur se taisant, la dame pensa : « Il est mort. Je veillerai quelque temps sur cette tombe, puis je m’en irai dans mon beau palais plein de lueurs de gemmes, au fond du lac. » Elle se vêtit, puis s’assit de nouveau sur la pierre du sépulcre et, la sentant froide, s’écria : « Enchanteur, certainement tu es mort puisque la pierre de ta tombe l’atteste. » Elle eut la même joie que si elle avait touché le cadavre lui-même et ajouta : « Tu es mort, la pierre l’atteste, ton cadavre est déjà glacé et bientôt tu pourriras. » Ensuite, assise sur la tombe, elle se tut, écoutant les rumeurs de la forêt profonde et obscure.

On entendait encore, parfois, au loin le son triste du cor de Gauvain, qui seul au monde avait pu savoir où était Merlin. Le chevalier aux Demoiselles avait tout deviné, et maintenant, s’en allait cornant pour susciter l’aventure. Or, le soleil se couchait et Gauvain au loin disparaissait avec lui. Gauvain et le soleil déclinaient à cause de la rotondité de la terre, le chevalier devant l’astre et tous deux confondus, tant ils étaient lointains et de pareille destinée.

La forêt était pleine de cris rauques, de froissements d’ailes et de chants. Des vols irréels passaient au-dessus de la tombe de l’enchanteur mort et qui se taisait. La dame du lac écoutait ces bruits, immobile et souriante. Près du tombeau, des couvées serpentines rampaient, des fées erraient çà et là avec des démons biscornus et des sorcières venimeuses.

Les serpents

Nous avons sifflé le mieux que nous ayons pu et le sifflement, c’est le meilleur appel. Il n’a jamais répondu celui qui est de notre race, que nous aimons et qui ne peut pas mourir. Nous avons rampé et qui ne sait que ceux qui rampent entrent partout. Les plus étroites fentes sont pour ceux-là comme un portail, surtout si comme nous, ils sont souples, minces et glissants. Nous n’avons pu le retrouver celui qui est de notre race, que nous aimons et qui ne peut pas mourir.

les troupes biscornues

Oh  ! les sottes saucisses qui se promènent, que dites-vous de la race de Merlin  ? Il n’était pas tout à fait terrestre comme vous, avec qui il n’avait rien de commun. Son origine était céleste, puisque nous, les diables, nous venons du ciel.

Les serpents

Sifflons, sifflotas  ! Nous n’avons pas à discuter avec vous, qui n’existez pas, les diables, mais en passant, nous vous disons volontiers que nous connaissons le paradis terrestre. Allons plus loin  ; sifflons, sifflons  !

Les crapauds

Que s’élève aussi notre appel mélancolique  ! Car nous voulons retrouver Merlin nous aussi. Il nous aime et nous l’aimons. Nous assistions à d’étranges cérémonies où nous jouions notre rôle. Sautons, cherchons. Merlin aimait ce qui est beau et c’est un goût périlleux. Mais nous ne saurions le lui reprocher : nous aimons, comme lui, la beauté.

Les deux druides

Nous le cherchons aussi, car il connaissait notre science. Il savait que pour conjurer la soif, il n’est rien de mieux que de garder dans la bouche une feuille de gui. Il portait la robe blanche comme nous, mais, à la vérité, la nôtre est rouge du sang d’humaines victimes et brûlée, par endroits. Il avait une harpe harmonieuse, que nous avons trouvée, les cordes rompues, sous un buisson d’aubépine, là-bas. Serait-il mort  ? Nous avions des pouvoirs autrefois, lorsque, nombreux, nous étions réunis en collèges. Mais en ce temps, nous sommes presque toujours seuls. Que pouvons-nous faire d’autre que de très loin converser  ? Car les vents nous obéissent encore et portent les sons de nos harpes. Mais Lugu nous protège, le dieu terrible : voici son corbeau qui vole en croassant et cherche comme nous cherchons.

 

Or, le crépuscule était venu dans la forêt profonde et plus obscure. Un corbeau croassant, se posait, près de la dame immobile, sur la tombe de l’enchanteur.

Les druides

Il a disparu le corbeau du dieu Lugu. Cherchons l’enchanteur. Si nous avions le temps, nous célébrerions, en strophes difficiles, son destin, aux échos de la forêt résonnante. Mais, puisque nous ne le trouvons pas celui qui est vêtu d’une tunique semblable à la nôtre, profitons de ce que nous sommes réunis pour nous parler à cœur ouvert.

Le corbeau

L’une est vive, l’autre est mort. Mon bec ne peut percer la pierre, mais tout de même je sens une bonne odeur de cadavre. Tant pis, tout sera pour les vers patients. Ils sont bien méchants ceux qui fabriquent des tombes. Ils nous privent de notre nourriture et les cadavres leur sont inutiles. Attendrai-je que celle-ci meure  ? Non, j’aurais le temps de mourir moi-même de faim et ma couvée attend la becquée. Je sais où est Merlin, mais je n’en veux plus. Aux portes des villes meurent des enchanteurs que personne n’enterre. Leurs yeux sont bons, et je cherche aussi les cadavres des bons animaux  ; mais le métier est difficile, car les vautours sont plus forts, les horribles qui ne rient jamais et qui sont si sots que je n’en ai jamais entendu un seul prononcer une parole. Tandis que nous, les bons vivants, que l’on nous capture, pourvu que l’on nous nourrisse bien, et nous apprenons volontiers à parler, même en latin.

 

Il s’envola en croassant.

Le premier druide

Que fais-tu seul dans la montagne, à l’ombre des chênes sacrés  ?

Le deuxième druide

Chaque nuit, j’aiguise ma faucille, et lorsque la lune lui ressemble, tournée vers la gauche, j’exécute ce qui est prescrit. Un roi vint, il y a peu de jours, me demander s’il pourrait épouser sa fille dont il était amoureux. Je me suis rendu en son palais pour voir pleurer la princesse, et j’ai dissipé les scrupules du vieux roi. Et toi-même, que fais-tu  ?

Le premier druide

Je regarde la mer. J’apprends à redevenir poisson. J’avais dans ma demeure quelques prêtresses. Je les ai chassées : quoique vierges, elles étaient blessées. Le sang des femmes corrompait l’air dans ma demeure.

Le deuxième druide

Tu es trop pur, tu mourras avant moi.

Le premier druide

Tu n’en sais rien. Mais ne perdons point de temps. Les voleurs, les prêtresses ou même les poissons pourraient prendre notre place et que deviendrions-nous alors  ? Soyons terribles et l’univers nous obéira.

 

La fée Morgane, amie de Merlin, arriva à ce moment dans la forêt. Elle était vieille et laide.

Morgane

Merlin, Merlin  ! Je t’ai tant cherché  ! Un charme te tient-il sous l’aubépine en fleur  ?… Mon amitié est vive encore, malgré l’absence. J’ai laissé mon cartel Sans-Retour, sur le mont Gibel. J’ai laissé les jeunes gens que j’aime et qui m’aiment de force, au castel Sans-Retour, tandis qu’ils aiment de nature, les dames errant dans les vergers, et même les antiques naïades. Je les aime pour leur braguette, hélas  ! trop souvent rembourrée et j’aime aussi les antiques cyclopes malgré leur mauvais œil. Quant à Vulcain, le cocu boiteux m’effraye tant que de le voir, je pète comme le bois sec dans le feu. Merlin  ! Merlin  ! Je ne suis pas seule à le chercher. Tout s’émeut. Voici deux druides qui veulent un signe de sa mort. Qu’ils soient heureux, je vais les contenter pour qu’ils s’en aillent en paix bien qu’abusés.

 

Elle fit le geste logique qui déploie le mirage. Aux yeux des druides, satisfaits d’eux-mêmes, apparut le lac Lomond, avec les trois cent soixante îlots. Au bord de l’eau, des bardes se promenaient en troupes et tiraient des sons lamentables de leurs petites harpes en chantant sans en comprendre le sens, les vers appris par cœur. Tout à coup, sur chaque îlot rocheux, s’abattait un aigle, puis les aigles s’élevaient et, s’étant réunis, s’envolaient ensemble. Alors le mirage s’évanouit. Les druides s’embrassèrent en se félicitant de leur puissance clairvoyante et chantèrent pendant que la fée luxurieuse riait de leur crédulité.

Le Chant des druides

Hésus et Taranis la femelle
L’annoncent par un vol aquilin :
La dame au corsage qui pommelle
A fait mourir, aujourd’hui, Merlin.

Teutatès aime l’aigle qui plane
Et qui veut le soleil enchanter.
Je préfère un corbeau sur un crâne,
Quand l’oiseau veut l’œil désorbiter.

Ô corbeau qui disparus à droite
Sur un froid menhir t’es-tu perché  ?
Ou, pourrissant dans sa fosse étroite,
Trouvas-tu le cadavre cherché  ?

Nous nous en irons vers nos demeures,
L’un vers la mer, l’autre vers les monts,
Frère, parle avant que tu ne meures.
Merlin est mort, mais nous nous aimons.

 

Les druides se séparèrent  ; Morgane appelait Merlin et celui-ci qui était mort, mais dont l’âme était vivante, eut pitié de son amie. Il parla, mais la dame du lac, immobile sur la tombe, ne l’entendit pas.

La voix de l’enchanteur mort

Je suis mort et froid. Mais tes mirages ne sont pas inutiles aux cadavres  ; je te prie d’en laisser une bonne provision près de ma tombe à la disposition de ma voix. Qu’il y en ait de toutes sortes : de toute heure, de toute saison, de toute couleur et de toute grandeur. Retourne au castel Sans-Retour, sur le mont Gibel. Adieu  ! Amuse-toi bien, et proclame ma renommée lorsque sur leurs vaisseaux les navigateurs passeront le détroit. Proclame ma renommée, car tu sais que je fus un enchanteur prophétique. De longtemps, la terre ne portera plus d’enchanteurs, mais les temps des enchanteurs reviendront.

Morgane entendit les paroles de Merlin. Elle n’osa répondre et posa près de la tombe, sans être vue par la dame du lac, une provision de mirages. Ensuite elle retourna sur le mont Gibel, dans son castel Sans-Retour.

La Déclamation du premier druide

très loin, au bord de l’Océan.
Selon la harpe consciente, je dirai
Pourquoi créant, ma triade, tu gesticules
Et si le froid menhir est un dieu figuré,
Le dieu galant qui procréa sans testicules.

Onde douce comme les vaches, j’ai langui
Loin de la mer. Voici le golfe aux embouchures
Et les chênes sacrés qui supportent le gui  ;
Trois femmes sur la rive qui appellent les parjures.

Au large, les marins font des signes de croix.
Ces baptisés, pareils à des essaims sans ruches,
Nageurs près de mourir, folles  ! devant vous trois,
Ressembleront bientôt au svastika des cruches.

 

Alors, les ténèbres envahirent la forêt profonde et plus obscure. Mais, hors de la forêt, la nuit était claire et étoilée. Le deuxième druide allait vers la montagne, à l’est. À mesure qu’il la gravissait, il apercevait au loin, une ville ronde et lumineuse. Puis, un aigle s’éleva du sommet du mont et plana, fixant la ville ardente. Une corde de la harpe du druide se rompit et c’était le signe qu’un dieu mourait. Beaucoup d’aigles joignirent celui qui planait et, comme lui, fixèrent la ville lointaine et lumineuse.

La Déclamation du deuxième druide

très loin, à mi-côte de la montagne,
dans un sentier périlleux.
Ils laissent en mourant, des divinités fausses
Et d’eux ne reste au ciel qu’une étoile de plomb.
Les lions de Moriane ont rugi dans leurs fosses,
Les aigles de leur bec ont troué l’aquilon.

Et voyant, loin, la ville en hachis de lumière,
Croyant voir, sur le sol, un soleil écrasé,
Éblouis, ont baissé leur seconde paupière  ;
Ah  ! détruis, vrai soleil, ce qui fut embrasé.

 

Dans la forêt, des êtres cherchaient encore Merlin. On entendait un son aigu et harmonieux et le dieu Pan jouant de la flûte qu’il a inventée arriva, menant un troupeau de jolis sphinx.

Le troupeau de sphinx

La nuit de cette forêt, c’est quasi l’ombre cimmérienne. Nous cherchons, nous, poseurs d’énigmes. Nous sourions. Un demande forcément à se réjouir en deux, évidemment cela fait trois. Devine, berger  !

Quelques sphinx

Quand c’est tombé il n’y a plus rien à faire. On ne peut ni jouir ni souffrir. Devine, berger  !

Les sphinx

Dès que cela a été blessé, cela a vraiment faim. Devine, berger  !

Le troupeau de sphinx

Qu’est-ce qui peut mourir  ? Devine, berger, afin que nous ayons le droit de mourir volontairement.

Ils s’en allèrent.

Un hibou,

dans le creux d’un arbre.

À la vérité, je reconnais ce troupeau. Il n’est pas de notre temps. Il doit préférer les bois d’oliviers où moi-même j’ai vécu longtemps, vénéré de tous. Ma sagesse était alors donnée en exemple  ; on me figurait sur les pièces de monnaie. Je suis heureux d’y voir clair la nuit, je reconnais de vieilles choses comme font les antiquaires. Mais, je suis content aussi de n’être pas sourd  ; j’ai entendu les énigmes admirables de ce troupeau qui est toujours sur le point de mourir.

 

Arriva un monstre qui avait la tête d’un chat, les pieds d’un dragon, le corps d’un cheval et la queue d’un lion.

Le monstre Chapalu

Je l’ai vu une fois et ne m’étonnerais pas s’il était mort. Il était bien vieux. Je le cherche parce qu’il était savant et aurait su me rendre prolifique. Pourtant je vis heureux, tout seul. Je miaule. Tant mieux s’il vient, croyant que je veuille le prendre en croupe. S’il est mort, tant pis, je m’en bats les flancs.

Les chauves-souris,

volant lourdement.

Foin des enchanteurs  ! Ils se font trop de mauvais sang… Nous cherchons des gastronomes apoplectiques. Mais il en vient rarement dans la forêt. Nous sommes si douces, aux suçons si voluptueux et nous nous aimons. Nous sommes prédestinées, angéliques et amoureuses. Qui ne nous aimerait  ? Ce qui nous cause du tort ce sont les sangsues et les moustiques des étangs. Nous nous aimons et rien n’est si édifiant que de nous voir accouplées, les soirs de lune, nous, les vrais exemples de l’homme parfait.

Les guivres

aux belles lèvres, au corps squameux,
se tordant sur le sol en mille replis.

Nous sommes plus nombreuses qu’on ne pense. Nous voudrions le baiser sur nos lèvres, nos belles lèvres. Enchanteur, enchanteur nous t’aimons, toi qui nous donnas le si bel espoir qui, sans doute, un jour, sera la réalité. Avant la ménopause, s’entend, car il nous serait inutile, après, d’avoir la, bouche en cœur, à nous qui sommes des bêtes, sauf le baptême. Malgré ce bel espoir, nous nous mordons les lèvres, nos belles lèvres, souvent en nos gîtes accessibles.

Les grenouilles

Nous ne savons pourquoi, mais nous qui sommes royales sans chanter comme des reines, nous assistons aux sabbats inutiles. On nous poursuit comme des reines veuves, Ô Femmes attendrissantes  ! Ô femmes  !

Les lézards

à peine éveillés.

Malheur des nuits. Froidure des nuits de printemps, mais le soleil se promet d’être ardent demain.

La vieille guivre

avec son guivret.

Sécheresse des lèvres fanées. C’est fini, c’est fini, enchanteur, mes lèvres sont fanées.

Les guivres

Nous voudrions le baiser sur nos lèvres que nous léchons pour les faire paraître plus rouges. Enchanteur, enchanteur, nous t’aimons. Ah  ! si l’espoir s’accomplissait I Avant la ménopause, s’entend, car il nous serait inutile d’avoir la bouche en cœur, après, à nous qui ne sommes que des bêtes, sauf le baptême et qui, malgré le bel espoir, nous mordons les lèvres, nos belles lèvres, souvent, en nos gîtes accessibles  ; car nous sommes, hélas  ! vouées à l’insomnie.

Le hibou

immobile.

Celles-ci sont contemporaines, tandis que celle qui vient est antique. Elle est lamentable et ne pense pas du tout à l’enchanteur. Sa douleur est intime. Sa taille est gigantesque. Elle porte des brûlures par endroits à cause du feu céleste. Elle ulule, et je suis fier qu’une si belle personne m’imite. Oh  ! Oh  ! Elle a été mère plusieurs fois à ce que je vois.

Couvée de serpents

à la lisière de la forêt.

Qui donc ulule si lamentablement. Ce n’est pas un oiseau nocturne. La voix est plus qu’humaine. Mais quoi  ! nous nous sommes dressés et nous avons regardé en l’air en sifflant. Si cette troupe biscornue pouvait interroger la femme qui ulule, celle-ci attesterait certainement notre origine paradisiaque. Nous l’avons vue celle qui ulule, elle était dans le paradis terrestre en même temps que nous-mêmes. Sifflons, cherchons celui que nous aimons, qui est de notre race et qui ne peut pas mourir.

Lilith

ululant au-dessus de la forêt, très haut.

Mes enfants sont pour moi, première mère, mes enfants sont pour moi. Hélas  ! Ô fuite  ! Ô méchanceté des hiérarchies  ! Ô fuite  ! hélas  ! J’ai oublié le nom des anges qui m’ont poursuivie. Hélas  ! Comme la mer rouge est lointaine  !

Un abbé

cessant d’écrire dans sa cellule.

Lilith clame, comme un animal dans la plaine. Mon âme s’effraye, car Satan a le droit d’effrayer les choses imparfaites. Mais faites, Seigneur, que je dispose encore, bien que je sois vieux, d’une portioncule de vie suffisante à l’achèvement de mon histoire du monde. Éloignez, Seigneur, les cris lamentables de cette réprouvée. Ses clameurs troublent ma solitude, Seigneur, et ce sont en effet des cris de femme. Éloignez les cris de femme, Seigneur  ! Bénissez mes travaux et acceptez les gerbes de la moisson de ma vieillesse. Ô Seigneur, ma blanche vieillesse, blanche comme un sépulcre blanchi, ma pauvre vieillesse chancelante est trop calme d’être certaine de vous aimer. Remplissez-moi d’une volonté d’amour inapaisé. Détournez vos yeux de votre serviteur, Seigneur, si dans sa prudence mauvaise il prend garde aux précipices. Les précipices, à la vérité, ne sont point faits pour qu’on s’en détourne, mais pour qu’on les franchisse d’un bond. Mais, faites, Seigneur, que je n’entende plus les cris de la maternelle et gigantesque réprouvée, car mon âme s’effraye trop de les ouïr. Mon âme ne peut rien pour la maudite, pour la mère, puisqu’elle est réprouvée. Bénissez-moi, Seigneur, car je n’ai pas prié pour celle qui clame comme un animal, dans le désert, la mère et la maudite. Mais, du moins, par cette gerbe de la moisson de ma vieillesse, éloignez vos anges de cette mère, éloignez vos bons anges de cette mère, Ô Seigneur, Ô Seigneur, parce qu’elle est mère. Seigneur, Seigneur, par la mer rouge que, depuis sa fuite à ne pouvoir mourir, vous avez ouverte à la lumière du soleil de vos cieux et au peuple de votre élection. Ainsi soit-il.

Lilith cessa d’ululer et s’enfuit. Tous les enfants moururent, cette nuit, dans la contrée. Les serpents chercheurs sifflèrent plaintivement dans la forêt profonde et obscure.

La couvée de serpents

Hélas  ! Cette mère s’est enfuie plutôt que d’attester la vérité. Ainsi disparaît ce témoin de notre origine paradisiaque. À la vérité, nous venons du paradis terrestre et de notre corps entier nous touchons notre terre. Sifflons et cherchons le paradis sur la terre, car il existe et nous l’avons connu. Et cherchons aussi en sifflant celui que nous aimons, qui est de notre race et qui ne peut pas mourir.

Le hibou

dans l’arbre.

Je sens ma vieillesse plus lourde et plus triste maintenant que s’est tue celle qui ululait aussi bien que moi-même. Peut-être est-elle à cette heure, heureuse, cette mère, mais je préférerais son malheur et ses ululements pareils à mon bonheur et à mes ululements. Qu’entends-je et que vois-je dans la forêt profonde et obscure  ? Tant d’êtres anciens ou actuels. Par ma sagesse, cette nuit ferait le bonheur d’un antiquaire  !

 

Dans la forêt profonde et obscure se pressait une foule d’êtres beaux ou laids, gais ou tristes. Étaient venus les démons incubes et succubes qui sont de quatre sortes : Les égypans, faunes et sylvains  ; les gnomes et les pygmées  ; les nymphes  ; les pyraustes, vulcains et feux-follets. Étaient venus aussi, en arrois différents, les enchanteurs de tous les pays : Tirésias, l’aveugle que les dieux firent parfois changer de sexe  ; Taliésin, Archélaüs. Étaient venues aussi les enchanteresses : Circé, Omphale, Calipso, Armide. Étaient venus aussi les vampires, les stryges, les lamies, les lémures en bruit prophétique de castagnettes. Étaient venues aussi les devineresses ou prophétesses, la prêtresse de Delphes, la pythonisse d’Endor, la sibylle de Cumes. Étaient venus des diables de toutes hiérarchies, les diablesses et les satanes les plus belles. Étaient venus les pauvres sorciers en quête de chalands pour leurs drogues infectes et les sorcières ancillaires et pratiques, portant les ustensiles indispensables à leurs fonctions infimes : marmite et balai. Étaient venus les magiciens renommés, alchimistes ou astrologues. Parmi ces derniers, on remarquait trois fantômes de rois orientaux venus d’Allemagne, vêtus d’habits sacerdotaux et coiffés de la mitre.

Les trois faux rois mages

Autrefois nous regardions souvent les étoiles, et l’une que nous vîmes une nuit, discourant au milieu du ciel, nous mena, mages venus de trois royaumes différents, vers la même grotte, où de pieux bergers étaient déjà venus peu de jours avant le premier jour de cette ère. Depuis lors, prêtres d’Occident nous ne saurions plus nous laisser guider par l’étoile et pourtant des fils de dieux naissent encore pour mourir. Cette nuit, c’est la Noël funéraire et nous le savons bien, car si nous avons oublié la science des astres, nous avons appris celle de l’ombre, en Occident. Nous attendions depuis notre décollation cette nuit bienheureuse. Nous sommes venus dans la forêt profonde et obscure guidés par l’ombre. Or, nos chefs sont pâles, ils sont vides de sang, du sang oriental, et pâles comme des têtes occidentales. Nous sommes venus ici guidés par l’ombre.

Faux Balthazar

au chef livide, blanc comme les taches des ongles.
Le fils d’un des plus petits faux dieux
Par amour est mort très vieux.
Pour guider vers lui pas de sidère,
Rien qu’une ombre sur la terre.

Faux Gaspard

au chef couleur de cire vierge.
Nous ne portons pas pour beaux présents
La myrrhe, l’or et l’encens
Mais le sel, le soufre et le mercure
Pour orner sa sépulture.

Faux Melchior

au chef nègre couleur de peau d’éléphant.
Serments par sa mère violés  !
Chute des chefs décollés  !
Faux dieux magiques  ! pas de sidère,
Rien qu’une ombre sur la terre  !

 

Or, le faux Balthazar portait le mercure, le faux Gaspard portait le sel et le faux Melchior portait le soufre.

L’ombre, au lieu de l’étoile, avait été un guide excellent, car tous les trois s’arrêtèrent devant le sépulcre, déposèrent leurs présents sur la pierre, méditèrent un instant et se retirèrent, marchant l’un derrière l’autre.

Après eux, vinrent des santons ingénus qui connaissaient déjà le sépulcre, à cause de l’ombre de l’ombre. C’étaient des paysans, des vilains, des serfs, des serviteurs, des hommes de métier et des marchands qui placèrent sur la tombe de l’enchanteur toutes sortes de victuailles. Ils apportaient des flacons de vin cuit  ; des jambons  ; des andouilles  ; des pâtés de faisans  ; des grappes de raisin sec  ; des épices, graines de pavot, laurier, romarin, thym, basilic, menthe, marjolaine, baies de genièvre, cumin  ; de la boucherie  ; du porc  ; de la venaison  ; des fruits  ; des gâteaux, tourtes, tartes, craquelins, flans, talmouses  ; des confitures sèches et liquides. Tant et tant que la pierrre de la tombe disparut sous les nouveaux présents et qu’on ne voyait plus ceux des faux rois mages.

Les faux santons

Guidés par l’ombre de l’ombre, l’ombre cimmérienne, nous t’apportons ce qui t’est inutile, fils de prêtresse : les mets savoureux. Nous ne t’offrons point de laitage, car tu méprises les troupeaux et c’est pour cela aussi que tu n’entends pas nos chœurs harmonieux chanter les chansonnettes farcies. À la vérité, cette nuit bienheureuse, c’est la Noël funéraire et la bonne volonté ne suffit plus à cause de l’ombre, car tu n’as pas fait briller de lumière.

 

Les faux santons s’en allèrent alors, puis disparurent comme par enchantement, de même que les faux fois mages.

Voix de l’enchanteur

Il y a trop de personnages divins et magiques, dans la forêt profonde et obscure, pour que je sois dupe de cette fantaisie de Noël funéraire. Néanmoins, les présents sont réels et j’en saurai faire un excellent usage. Maudite fantaisie de ma Noël funéraire  ! Les réels présents des faux rois mages sont trop somptueux, si somptueux que je crains de m’en servir à tort et à travers ne connaissant pas leur juste prix. Les réels présents des faux santons m’ont rempli d’aise, ils m’ont fait venir l’eau à la bouche. Hélas  ! On a oublié le pain. Cette fantaisie magique est cruelle comme la volonté. Ils ont oublié le pain.

Urgande la méconnue,

sorcière sans balai.

Certainement, parmi ce qu’il y a de plus rare au monde, on peut compter la merde de pape, mais un peu de celle de celui qui est mort me satisferait mieux. Je cherche cette rare denrée et non pas le corps de l’enchanteur lui-même. Je déteste dormir avec un cadavre et que faire auprès d’un cadavre, sinon dormir.

Un sorcier

J’ai des plantes et des herbes excellentes contre les enchantements : herbes d’Irlande, sélage, mandragore, bruyère blanche. Le bruit avait couru qu’une dame enchantait l’enchanteur et maintenant beaucoup prétendent qu’il est mort. Je suis arrivé trop tard mais l’intention était bonne.

Les elfes

chaussés de cristal.

Les velléités ne prévalent contre aucune volonté. Tu ne peux rien. Impuissant  !

Le sorcier

J’ai quatre enfants à nourrir.

Les elfes

Pauvre homme  ! Nous allons te confier un secret précieux. Va, dans la forêt des Ardennes, tu trouveras une petite rivière qui recèle des perles, c’est l’Amblève bordée d’aunes.

Le sorcier

Merci, elfes bienfaisants. Je n’ai plus aucune raison de chercher l’enchanteur. Je serai pêcheur de perles.

Étaient venues aussi les magiciennes les plus perfides, telles qu’elles sont.

Médée

J’embrasserais volontiers celle qui a fait mourir l’enchanteur. Je l’embrasserais, fût-elle un spectre. J’ai ignoré la science des fuites. Enchanteur  ! Je crache sur le sol, je voudrais cracher sur toi.

Dalila

Marâtre, tu donnas la Toison à l’argonaute. Moi, je coupai la chevelure de mon amant. Nous aimions toutes deux, mais différemment. Tu aimais les hommes forts  ; moi, je fus la femme forte. La dame qui enchanta l’enchanteur lui coupa sans doute la chevelure, suivant mon exemple. Qu’en penses-tu  ?

Médée

Chercheuse de poux, ne parle pas d’enchantements. Un chevelu devient ridicule après avoir été tondu. Toi-même que serais-tu si l’on te tondait  ? Ni plus ni moins forte. Qu’aurais-tu fait contre le tondu, sans d’autres hommes. Et même, tout fut vain à cause de toi. L’homme fut plus fort contre toi, contre toutes.

Hélène

vieille et fardée.

Je l’avoue, lorsque j’aimai le berger troyen et qu’il m’aima, j’avais plus de quarante ans. Mais mon corps était beau et blanc comme mon père, le cygne amoureux qui ne chantera jamais. J’étais belle comme aujourd’hui, plus belle que lorsque petite fille, le vainqueur de brigands me dépucela. J’étais bien belle, car j’avais su conserver ma beauté en restant nue et en m’exerçant chaque jour à la lutte. Je savais aussi (car Polydamne me l’avait appris en Égypte) me servir des herbes pour en faire des fards et des philtres. Je suis belle et je reparais toujours, prestige ou réalité, amante heureuse et féconde et jamais je n’ai tondu mes amants, ni tué mes enfants. Pourquoi tuer les hommes  ? Ils savent s’entretuer sans que nous le demandions. Je suis curieuse de savoir pourquoi cette dame veut faire mourir ce vieillard qui est son amant  ; car il est certainement son amant.

Angélique

Sait-on s’il est son amant  ? Elle-même le sait puisqu’il lui a tout enseigné, tout ce qu’il savait. Nul ne saurait deviner l’énigme de la mort de l’enchanteur. Les hommes savent s’entretuer sans que nous le demandions. Il était mourant, le jeune homme que je recueillis, un jour, que je guéris et qui m’aima comme je l’aimai. J’avais quarante ans alors et j’étais plus belle que jamais. Non, non, il n’y a pas de raison pour qu’une femme tue un homme.

 

On entendit alors des cris lamentables. Les sorcières, démons femelles, enchanteresses et magiciennes se plaignaient.

Le chœur féminin

Il y a dans la forêt profonde et obscure, une odeur vivante, une odeur de femme. Les mâles sont en rut parce qu’une irréalité a pris la forme de la réalité. Et Angélique est vivante faussement dans la forêt profonde et obscure.

Le chœur masculin

Est-ce si rare et si étrange  ? Les irréalités deviennent raisonnables parfois et regardent alors ce qui est beau, de là leur forme. En ce siècle, quelle forme est plus belle que celle d’Angélique  ? Irréalité raisonnable, nous t’aimons, nous t’aimons parce que tu cherches comme nous, ce qu’il y a de plus beau dans le siècle : le cadavre de l’enchanteur Mais notre raison est vaine, car jamais plus nous ne pourrons le regarder, puisqu’il est enseveli. Irréalité raisonnable nous t’aimerons pour pouvoir ensuite être tristes jusqu’à la mort, car nous sommes raisonnables maintenant aussi mais trop tard, puisque nous ne verrons pas, parce qu’il est enseveli, le beau cadavre, le très beau, et qu’en vérité tout notre amour te laissera stérile en notre raison informe quoique nous t’aimions.

Angélique

À la vérité, je suis vivante et amante heureuse, plus heureuse que celle dont les frères stellaires, les Dioscures, scintillent. Je suis vivante, vivante. Je naquis en Orient, mécréante et maudite et faussement vivante, tandis que maintenant je vis et je vous maudis, irréalités, car depuis j’ai été baptisée comme le fut l’enchanteur lui-même.

Le double chœur

La Chinoise a crié son vrai cri. Ce n’est pourtant pas le cri de l’innocence, c’est un pauvre aveu. Voyez comme elle s’agenouille. De honte, elle cache son front dans ses mains. Aucune raison formelle ne fut plus douloureuse. Sa honte est le signe de sa méchanceté. Le beau cadavre de l’enchanteur serait-il honteux aussi pour être enseveli et caché à nos regards. Hélas  ! Hélas  ! le beau cadavre pue peut-être.

Le chœur féminin

La vivante n’est pas virginale. Ayons pitié d’elle.

Angélique

Je vous maudis. Je ne suis pas vierge, mais reine, amante et bien nommée. Je serai sauvée.

Le chœur inouï des hiérarchies célestes

La bien nommée s’est réalisée. Au nom du nom silencieux, nous l’aimerons pour s’être bien nommée. On prépare sa mort parce qu’elle est bien aimée.

Angélique

Je te loue tristement, songe noir, songe de ma destinée.

Le chœur inouï des hiérarchies célestes

La quadragénaire est belle comme une jeune vierge parce qu’elle est bien nommée. Elle a oublié tout ce qui est païen, magique et même naturel. Son nom fait hésiter les mâles. On prépare sa mort parce qu’elle s’est agenouillée.

Le chœur masculin

Nous t’aimons, Ô Chinoise agenouillée, nous t’aimons en dépit de ton nom.

 

Ils violèrent tour à tour l’irréalité raisonnable, belle et formelle de la faussement vivante Angélique. La forêt profonde et obscure s’emplit de vieux cris de volupté. La vivante palpita longtemps et puis mourut d’être toujours blessée. Son corps pantela d’un dernier râle vénérieux et encore agenouillé se courba tant que la tête de la morte touchait le sol. Des vautours, sentant l’odeur du cadavre, accoururent de toutes parts, malgré la nuit et emportèrent par lambeaux, par-delà le ciel, la chair de la morte visible.

Le chœur inouï des hiérarchies célestes

L’âme de la quadragénaire stérile fut purifiée par un joyeux martyre. Elle sera nue dans le ciel, on lui donnera une maison de feu, parce qu’elle fut bien nommée.

La violée

Je ne sais plus rien, tout est ineffable, il n’y a plus d’ombre.

Un archange

rapide et inouï.

Elle est sauvée à cause de son nom. Elle a tout dit, elle ne sait plus rien.

L’archange Michel,

victorieux et inouï.

D’autres furent damnés jadis en dépit de leur nom. Ne dites pas elle est sauvée. Elle est trop pure maintenant. Elle monte, elle est ronde, elle est juste, elle n’a pas de nom.

Un chérubin

Elle est sauvée, on ne la voit plus, elle est en Dieu.

Le chœur masculin

Elle est semblable à Dieu.

Le chœur inouï des hiérarchies célestes

La bien nommée est sauvée.

L’archange Michel

Elle est damnée.

 

La douleur attendit en vain de sphère en sphère, la sphère condamnée.

Les violateurs s’attristèrent et disparurent de la forêt profonde et obscure avec de longs cris lugubres. Sur le sol, dans la clairière gisaient les ossements épars de la violée dont les vautours avaient emporté la chair par-delà le ciel mobile. Il ne resta dans la forêt profonde et obscure que quelques fées ignorantes qui cherchaient encore l’enchanteur.

Madoine

S’il a été trompé, c’est justice. Il n’est point d’homme qui, à l’occasion, ne trompe même une fée.

Lorie

Tu dis cela, ma sœur, à cause de Laris, le chevalier qui te trompa dans la forêt de Malverne. Hélas  ! il est bon d’être trompée si l’on a été aimée.

Hélinor

Tu dis cela parce que tu aimes vainement Gauvain, le chevalier solaire. La dame n’a pas trompé l’enchanteur.

Madoine

L’enchanteur est bel et bien trompé, le malheur est qu’il en soit mort.

Lorie

Est-on certain de sa mort  ? La dame n’a pas reparu.

Hélinor

C’est peut-être elle qui est morte.

Madoine

C’est possible, et ce serait tant mieux pour moi, car je voudrais que l’enchanteur me fît les yeux doux. Mais comment la dame serait-elle morte  ?

Lorie

Évidemment elle savait tout. Si elle est morte, c’est en couches.

Hélinor

Ne supposons rien. Tout proclame la mort de l’enchanteur et nous en avons eu de sombres témoignages.

Lorie

Nous avons aussi des témoignages de sa vie.

Madoine

Il sait lui seul tout cela.

Hélinor

Et la dame  ? la dame  ?

Lorie

Elle ne saura jamais la vérité.

Voix de l’enchanteur mort

Je suis mort et froid. Fées, allez-vous-en  ; celle que j’aime, qui est plus savante que moi-même et qui n’a point conçu de moi, veille encore sur ma tombe chargée de beaux présents. Allez-vous-en. Mon cadavre pourrira bientôt et je ne veux pas que vous puissiez jamais me le reprocher. Je suis triste jusqu’à la mort et si mon corps était vivant il suerait une sueur de sang. Mon âme est triste jusqu’à la mort à cause de ma Noël funéraire, cette nuit dramatique où une forme irréelle, raisonnable et perdue a été damnée à ma place.

Les fées

Allons ailleurs, puisque tout est accompli, méditer sur la damnation involontaire.

 

Les fées s’en allèrent, et le monstre Chapalu, qui avait la tête d’un chat, les pieds d’un dragon, le corps d’un cheval et la queue d’un lion, revint, tandis que la dame du lac frissonnait sur la tombe de l’enchanteur.

Monstre Chapalu

J’ai miaulé, miaulé, je n’ai rencontré que des chats-huants qui m’ont assuré qu’il était mort. Je ne serai jamais prolifique. Pourtant ceux qui le sont ont des qualités. J’avoue que je ne m’en connais aucune. Je suis solitaire. J’ai faim, j’ai faim. Voici que je me découvre une qualité  ; je suis affamé. Cherchons à manger. Celui qui mange n’est plus seul.

 

Quelques sphinx s’étaient échappés du joli troupeau de Pan. Ils arrivèrent près du monstre et apercevant ses yeux luisants et clairvoyants malgré l’obscurité, l’interrogèrent.

Les sphinx

Tes yeux lumineux dénotent un être intelligent. Tu es multiple comme nous-mêmes. Dis la vérité. Voici l’énigme. Elle est peu profonde parce que tu n’es qu’une bête. Qu’est-ce qui est le plus ingrat  ? Devine, monstre, afin que nous ayons le droit de mourir volontairement. Qu’est-ce qui est le plus ingrat  ?

L’enchanteur

La blessure du suicide. Elle tue son créateur. Et je dis cela, sphinx, comme un symbole humain, afin que vous ayez le droit de mourir volontairement, vous qui fûtes toujours sur le

point de mourir.

 

Les sphinx échappés du joli

troupeau de Pan se cabrèrent, ils pâlirent, leur sourire se changea en une épouvante affreuse et panique, et aussitôt, les griffes sorties, ils grimpèrent chacun à la cime d’un arbre élevé d’où ils se précipitèrent. Le monstre Chapalu avait assisté à la mort rapide des sphinx sans en savoir la raison, car il n’avait rien deviné. Il assouvit sa faim excellente en dévorant leurs corps pantelants. Or, la forêt devenait moins obscure. Redoutant le jour, le monstre activait le travail de ses mâchoires et de sa langue lécheuse. Et l’aube poignant, le monstre Chapalu s’enfuit vers des solitudes plus sombres. Dès l’aurore, la forêt s’emplit de rumeurs et de clartés éblouissantes.

Les oiseaux chanteurs s’éveillèrent, tandis que le vieil hibou
savant s’endormait. De toutes les paroles prononcées
pendant cette nuit, l’enchanteur ne retint
pour les approfondir que celles du druide abusé
qui s’en alla vers la mer : « J’apprends à
redevenir poisson. » Il se souvint aussi,
pour en rire, de ces mots proférés
par le monstre miaulant
Chapalu : « Celui qui
mange n’est plus
seul. »